Auréolée par le parcours impressionnant du court métrage de fin d’études Achoo, qu’elle co-réalise en 2017 et qui récoltera de très nombreuses sélections en festival avant d’être nommé aux Oscars, Elise Carret commence sa carrière chez Illumination sur Sing 2, avant de travailler sur Moi, moche et méchant 4 puis sur Migration.
En 2023, elle déménage à Vancouver pour rejoindre l’équipe de Vaïana 2, et du court métrage Versa, un petit bijou signé Malcon Pierce, sur lequel elle a accepté de revenir avec nous aujourd’hui.
Avec elle, nous vous convions à une plongée étonnante dans les coulisses de ce court métrage d’animation unique, bientôt disponible sur Disney+.

Quelles étaient vos missions principales sur ce projet?
Pour Versa, j’ai travaillé sur le film en tant que CGI Character Animator, autrement dit comme animatrice 3D.
Ma mission était d’être l’actrice virtuelle sur ce projet, donner vie aux personnages au travers de marionnettes virtuelles. En toute honnêteté, j’aurais du mal à définir mon impact personnel sur ce film, vu que ce genre de projets ambitieux requiert de nombreux artistes.
Mais ce dont je suis le plus contente c’est d’avoir pu proposer ces actings de personnages entremêlés en pleurs : Un homme dévasté qui se cache le visage, déchiré par une culpabilité trop douloureuse, et sa compagne pour le soutenir l’enveloppe de ses bras, telle une sculpture de Rodin.

Le réalisateur Malcon Pierce ne voyait pas forcément la scène de cette manière à l’origine, mais il a apparemment aimé ma proposition! On a poussé le côté sculptural le plus possible. Avec le recul, j’en suis vraiment très très contente, car ça n’arrive pas souvent de telles libertés créatives!
Quelles contraintes techniques ou artistiques ont marqué ce travail ?
Les principales contraintes artistiques sur ce projet consistaient à réussir à exprimer le deuil visuellement, avec comme protagonistes deux personnages vivant dans la voie lactée dansant comme des patineurs artistiques dans l’espace. Leurs cœurs sont des étoiles, et certaines malheureusement s’éteignent pour expliquer une disparition.
Par conséquent, nous devions toujours faire attention à ce que les étoiles ne soient pas cachées par un bras, par un angle, par un autre personnage etc.
L’autre grosse contrainte était de suivre les références des patineurs artistiques, tout en exagérant certains passages pour faire passer les bonnes émotions.

Une des particularités de ce projet, c’est que nous avons pu travailler sur des prises de vues de véritables patineurs artistiques, avec des zooms, des travelings, etc. L’équipe a réussi à trouver un caméraman patineur, qui a développé en autodidacte son propre style de caméra embarquée !
Nous avons travaillé principalement sur Maya au niveau de l’animation. D’ailleurs, pour tout animateur aguerri qui lirait cet article: et il y avait beaucoup, beaucoup de “constraints”, de switch ik fk, et de courbes compliquées liées aux loopings!
Avec quels autres métiers étiez-vous en interaction constante ?
Nous avons travaillé main dans la main avec les riggeurs, responsables de la création des squelettes de personnage, mais aussi avec le layout, car nous devions constamment changer l’animation.
C’était une sorte de danse à deux. Nous pouvions suivre d’ailleurs storyboard d’assez près puisque celui-ci était très abouti, ce qui n’est pas toujours le cas.
Auriez-vous un exemple concret où la communication a permis de débloquer une situation ?
Ce n’est pas facile de répondre à une telle question, car nous sommes constamment en train de communiquer au sein du projet! Dans mon cas, le moment où la communication a primé était lors de ma scène de pleurs, ou le réalisateur ne comprenait pas certains de mes choix.
Au travers de mon explication textuelle, j’ai pu argumenter et exposer mon approche. Je l’ai vu regarder l‘écran, dans une intense réflexion les yeux plissés, puis il s’est exclamé “Haaa , I see now! Very interesting.” Et pour que mon idée fonctionne mieux, il m’a conseillé de changer quelques petites choses. J’étais heureuse que ce réalisateur me donne la parole pour m’exprimer, et surtout qu’il cherche à comprendre mes intentions.
Quels acquis de votre formation vous ont servi directement sur ce projet ?
Pour travailler en équipe, il faut toujours demander de l’aide. Par exemple, je devais animer des mains en gros plans qui s’étreignaient. Impossible de le faire seule, ce qui est très gênant. Nous avons mis nos timidité de côté, et nous sommes partis pour une session de tournage de référence de 20 min à se prendre les mains entre collègues, à partager nos mains moites (et de gênant fous rire).

J’ai également joué dans les références pour d’autres collègues, ou fait des draw over (dessins par-dessus une image existante), des thumbnails (esquisses miniatures de première version d’animation). Bien évidemment j’ai aussi utilisé toute ma palette d’outils appris en cours d’animation et de dessins, et j’en profite pour remercier chaleureusement notre professeur Isabelle Auphan!
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué cette aventure?
Ce qui m’a le plus marqué dans ce projet , c’est qu’on travaillait sur l‘œuvre la plus personnelle de Malcon Pierce, le réalisateur. Il y parle de la perte de son enfant, et c’était très émouvant de participer à son propre deuil, et de rendre hommage à toutes ces âmes parties trop tôt, ou à ces âmes d’adultes en dépression.
La plupart des artistes ont rejoint volontairement ce projet de par leurs histoires similaires: des pères ou des mères ayant perdu un enfant, ou bien dans mon cas, en tant que petite sœur d’une enfant disparue. Par cette collaboration, je voulais également rendre hommage à mes parents qui ont vécu cette douleur en silence, à cause d’un tabou encore très présent aujourd’hui.
Y a-t-il un souvenir, une rencontre ou une anecdote marquante des coulisses que vous aimeriez partager ?
J’ai adoré rencontrer les patineurs artistiques, vainqueurs de jeux olympiques, et le caméraman! Ils nous ont expliqué leurs techniques de tournages, leurs techniques de souplesse etc. En outre, ces deux sportifs de haut niveau ont accepté de participer à ce projet étant donné qu’ils ont renoncé à la parentalité à cause de leurs carrières, une sorte de deuil également.
Dans un tout autre registre, notre petite équipe d’animation a tellement aimé travailler sur ce projet, que nous avons décidé d’offrir à Malcon Pierce une caricature de lui, sur laquelle il danse tel un patineur artistique avec Siggi Orri Þórhannessonn, Head of animation sur ce projet. Je dois dire qu’il a été très surpris de ce cadeau un peu incongru, c’est aussi un très bon souvenir!

Comment ce projet a-t-il influencé la suite de votre parcours professionnel ?
Je ne pense pas que ce court métrage va changer ma carrière, mais je suis très heureuse et très fière d’y avoir participé. C’est si rare de pouvoir contribuer à de tels bijoux artistiques aussi sincères. J’espère pouvoir un jour aussi mettre sur grand un écran une de mes histoires en étant la réalisatrice.
Mais pour cela, je dois continuer ma carrière d’animatrice et continuer d’apprendre au sein d’équipes solides.
Quels films ou univers vous inspirent aujourd’hui ?
C’est extrêmement vaste et varié! Autrefois j’étais extrêmement fan des identités visuelles de Disney ou Blue Sky (L’âge de Glace), puis des trames narratives de Pixar ou Dreamworks.
Aujourd’hui, j’ai un petit faible pour les films un peu barrés et sensibles, et si possible historiques. Par exemple, dans mes films préférés je compte le chef d’oeuvre en prises de vues réelles Au revoir là-haut d’Albert Dupontel, pour sa mise en scène qui surpasse le livre d’origine tout en abordant le sujet difficile des survivants de la Première Guerre mondiale. Mais je suis aussi une grande amatrice des films La mort de Staline d’Armando Lannucci, ou bien La belle époque de Nicolas Bedos, ou encore Amadeus Mozart de Milos Forman, sans oublier Everything Everywhere All at Once, des frères Daniels.
Ce type de récit, aux mises en scène captivantes et aux trames narratives puissantes, je les apprécie également en bande dessinée. Malgré tout, de Jordi Lafebre, Les vieux fourneaux de Lupano et Cauuet, Le Château des animaux de Dorison et Delep, ou encore Blacksad de Juanjo Guarnido sont des œuvres que j’admire beaucoup. Enfin, j’ai récemment découvert Maus, d’Art Spiegelman. Quelle force de présenter ce drame historique au travers une relation père fils dysfonctionnelle! Cette lecture m’a beaucoup touchée.
Et maintenant ?
Depuis septembre 2025, Elise Carret a intégré les studios d’animation Netflix, toujours à Vancouver. Aujourd’hui, elle collabore sur un des prochains longs métrages d’animation produits par la plateforme, vous aurez donc l’occasion d’entendre bientôt parler d’elle à nouveau!
Son conseil pour les jeunes étudiantes et étudiants? Elle nous le confie en ces mots:
Il faut apprécier chaque jour de votre vie !
Que ce soit dans le rush, en pause, dans les études, dans le travail, dans les temps libres, en équipe, tout seul, en galère, en voyage etc.
Vivez votre vie comme une aventure palpitante que vous écrivez !

Je rajouterais, lancez-vous dans des projets entres copains, du plus fous au plus insignifiants (vidéos clips, musiques, BD, courts métrage d’animations ou en prise de vue réelle, théâtres d’impro, spectacles de marionnettes, peinture, danse, vidéos souvenirs etc…)
Entretenez cette petite flamme en vous, c’est ce qui vous permettra de durer dans le temps. Ne laissez jamais l’industrie, le monde des IA ou les crises vous éteindre. Ce n’est pas votre CV qui déterminera si vous êtes un artiste accompli, mais bien votre passion!”
