Entre rigueur, créativité et vision d’ensemble
Depuis 2016, Fabien Cellier dirige Brunch Studio, un atelier parisien d’animation 2D et 3D reconnu pour ses cinématiques de haute qualité, notamment dans l’univers du jeu vidéo.
Son parcours, riche en expériences et en défis techniques, témoigne d’une double compétence rare : la maîtrise de la production créative et une vision stratégique globale.

Un rôle à plusieurs facettes
Fabien Cellier occupe un poste à la croisée de plusieurs fonctions. Directeur du studio, il veille au fonctionnement quotidien et à la qualité de vie au travail, tout en assumant le suivi financier des projets et des investissements futurs.

À ces responsabilités s’ajoute la gestion humaine : encadrement des équipes de production et de supervision, coordination entre les différents sites à Paris et à Rennes, et transmission d’informations entre les services.
« 80 % de mon temps est consacré à l’opérationnel », précise-t-il. « Le reste se partage entre la planification à moyen terme, la gestion des licences logicielles et… la gestion des imprévus. »
Ces « aléas », qui représentent environ un tiers de chaque journée, nécessitent une réactivité immédiate et un sens aigu des priorités.
Des projets marquants
Deux productions ont particulièrement marqué sa carrière. La première, dès son arrivée chez Brunch, fut la cinématique d’introduction de Ghost Recon en 2016. Hyper réaliste, intégrant motion capture et collaboration avec plusieurs prestataires, ce projet représentait un défi technique et artistique inédit pour lui.

La seconde, pour The Division en 2019, marquait les débuts du studio dans la combinaison 2D/3D. Réalisée en pleine période de Noël, avec seulement deux mois de production, cette œuvre a été conçue dans l’urgence mais a su atteindre un haut niveau de qualité, un standard aujourd’hui maîtrisé par l’équipe.
« On avait l’impression que c’était impossible, et pourtant, on a sorti quelque chose dont on était fiers », se souvient-il.

Une organisation fondée sur le dialogue
Chez Brunch Studio, la communication interne est essentielle. Fabien accorde autant d’importance au lien humain qu’aux livrables. Les réunions quotidiennes, les échanges informels et le suivi constant des besoins permettent d’anticiper les problèmes techniques ou organisationnels.
S’il n’intervient plus directement dans la résolution des incidents logiciels, il reste garant de la bonne mise en place des moyens nécessaires, en lien avec les prestataires techniques. Cette posture transversale, entre gestion, anticipation et accompagnement, lui permet de maintenir un équilibre entre les impératifs créatifs et les contraintes opérationnelles. « Mon rôle est de m’assurer que tout le monde ait ce qu’il lui faut pour travailler et que l’information circule. »
Une lecture lucide du marché
Son analyse du secteur met en lumière des différences nettes entre animation et jeu vidéo. L’animation, notamment pour le long-métrage et les séries, a subi un brutal arrêt post-COVID après une période d’expansion forcée. Le jeu vidéo, quant à lui, a été touché plus tardivement, mais sans échapper aux coupes budgétaires, aux annulations de projets et aux vagues de licenciements.
Pour Fabien, le problème majeur reste l’absence de garde-fous, laissant aux grands acteurs internationaux la possibilité d’investir massivement puis de se retirer du jour au lendemain, fragilisant tout un écosystème. « On voit à quel point notre secteur est fébrile, et que sans règles minimales, tout peut s’arrêter du jour au lendemain. »
Il souligne cependant les signaux positifs : la dynamique créée par France 2030, la volonté de soutenir la formation et la relance progressive de certains projets.
L’humain avant tout
En matière de recrutement, Brunch Studio privilégie avant tout les qualités humaines. L’intégration dans une équipe, la capacité à collaborer et à s’adapter priment sur les seules compétences techniques.
Cela ne signifie pas que l’exigence technique soit secondaire : chaque poste requiert un haut niveau de maîtrise, mais aussi une écoute active et une compréhension précise des demandes. « Écouter, comprendre, questionner : ce sont des qualités qui se perdent, mais elles restent essentielles », insiste Fabien.
L’IA : entre prudence et curiosité
Si le studio n’utilise pas encore d’IA générative en production, il intègre déjà des algorithmes dans ses pipelines et reste attentif aux évolutions du secteur. Les contraintes contractuelles des clients et les questions de propriété intellectuelle freinent pour l’instant toute intégration massive.
Fabien identifie néanmoins des impacts inévitables : automatisation des tâches simples, transformation des métiers de la postproduction, et possible industrialisation d’une partie de la production. « On y passera tous un jour. L’IA peut autant ouvrir des opportunités qu’accentuer les fragilités du secteur. »
Il reste convaincu que l’artisanat, la création originale portée par un collectif humain, continuera d’exister, parallèlement à cette industrialisation.
Le jeu vidéo : un marché cyclique
Le marché du jeu vidéo est, selon lui, étroitement lié aux cycles matériels des consoles, avec un essoufflement en fin de génération suivi d’un rebond à la sortie des nouvelles machines. Actuellement, la PS5 et la Xbox Series S/X arrivent en fin de cycle, ce qui ralentit les sorties majeures.
Fabien note aussi l’émergence de studios spécialisés dans les cinématiques in-game, un marché que Brunch Studio choisit de ne pas investir pour préserver sa liberté créative et son exigence graphique. « Nous restons attachés à raconter nos histoires avec nos outils et notre niveau de qualité, sans nous caler strictement sur le graphisme du jeu. »
Conseils aux nouvelles générations
Aux étudiants qui se lancent dans un cursus jeu vidéo, il recommande de ne pas se limiter aux projets d’école. Un portfolio doit refléter la capacité à produire par soi-même, à sortir du cadre académique, et à pousser la qualité au maximum.
Il conseille un exercice simple mais formateur : reproduire un travail existant à l’identique dans un temps donné, puis comparer avec l’original et recueillir un maximum de retours. « Ne vous contentez jamais de dire “c’est fini” : allez plus loin, cherchez à améliorer, confrontez votre travail aux critiques. »
Pour lui, la curiosité et l’autodidaxie restent des atouts décisifs : « Ce n’est pas parce qu’on n’a pas vu le prof de rig qu’on ne peut pas aller voir un tutoriel ou lire une doc technique. »
Un équilibre entre exigence et passion
Dans ses propos transparaît une volonté constante de conjuguer exigence technique, organisation rigoureuse et respect de l’humain.
Fabien Cellier incarne cette génération de dirigeants qui, tout en s’adaptant aux mutations rapides du secteur, défend une vision à long terme, fondée sur la qualité, la transmission et l’innovation raisonnée. « Je crois à un modèle plus sain et plus stable, même si cela signifie moins d’ambition que lors des années d’euphorie. »