elodie Delune

Des bancs de l’ESMA à Secret Level : rencontre avec Elodie Delune, Lighting/Compositing Artist pour DIGIC Pictures

Photo de elodie Delune
Année de graduation
2022
Entreprise actuelle
Digic Pictures
Poste actuel
Lighting/Compositing Artist
Formation
Cinéma d’Animation 3D et Effets Spéciaux

Diplômée de l’ESMA en 2022, c’est en Hongrie qu’Elodie Delune a construit sa carrière d’artiste 3D, et plus précisément en tant que lighting/compositing artist pour le studio Digic Pictures.

Une expérience qui a amené la co-réalisatrice du court-métrage Baovelanh (lire nos coulisses par ailleurs) à vivre les soubresauts d’un secteur en constante évolution et à développer un certain pragmatisme vis-à-vis de cette industrie à laquelle elle contribue depuis plusieurs années.

Après avoir travaillé sur de nombreux projets pour Digic, dont la série Secret Level, Elodie Delune s’est confiée sur cette première expérience et sur son quotidien, entre découverte de nouveaux outils et renforcement de sa capacité à s’intégrer dans des projets toujours plus ambitieux.

Avec elle, nous avons évoqué l’importance du travail en équipe, l’évolution des technologies utilisées par son studio, et la transition des bancs de l’école à ceux d’un environnement professionnel bouillonnant. Une rencontre placée sous le signe de l’encouragement et de la confiance en l’avenir, pourvu que l’on reste curieux et ouvert. 

Quels projets développez-vous actuellement, et de quoi se compose votre quotidien? 

Chez Digic, mon rôle en tant que lighting/compositing artist consiste à créer l’éclairage d’une séquence sur Maya et ensuite d’assembler les calques de décors, personnages et FX sur Nuke pour constituer l’image finale. Ceci tout en respectant la continuité de la séquence et la direction artistique du projet.

En ce qui concerne la nature des projets, Je travaille principalement sur des cinématiques de jeux vidéo, que ce soit in-game ou bien pour des bandes annonces. Aujourd’hui et en parallèle de cette activité, Digic développe de plus en plus son travail sur les séries.

Cela a débuté avec Secret Level, série anthologique sortie sur Amazon Prime en 2024 et à laquelle Digic a collaboré, et cet axe de développement se poursuit la production d’une série autour de l’univers Magic The Gathering, récemment annoncée. 

De quel projet êtes-vous la plus fière à ce jour? 

Série Secret Level – Épisode Honor of Kings ©Amazon Studios

J’ai eu l’occasion de travailler sur l’épisode Honor of Kings: The Way of All Things de la série Secret Level, et celui-ci a été le plus long projet sur lequel j’ai pu travailler et aussi un des plus difficiles du fait de nombreux changements de dernière minute.

Mais grâce à cela, j’ai pu énormément apprendre et répondre à des problématiques variées qui ont chacune amené de nouveaux défis. J’ai senti qu’on me faisait de plus en plus confiance au fur et à mesure et, au-delà du rendu final, c’est le sentiment d’avoir pu aider à finir ce projet dans les temps qui me rend fière aujourd’hui.

Comment percevez-vous l’état actuel du secteur?

Pour être tout à fait transparente, à peine trois mois après mon arrivée au sein de Digic, 10% des employés ont été licenciés. À partir de là, les choses se sont détériorées considérablement dans l’entreprise. De plus, je voyais les copains de promo perdre leurs emplois, les studios fermer ici et là, et je me demandais si on n’allait pas être les prochains.

Aujourd’hui, j’ai une vision mitigée du secteur : à la fois je vois encore les artistes galérer ou parfois se reconvertir, mais je vois aussi de beaux projets naître, ce qui me donne un peu d’espoir pour la suite. Une chose est sûre, je me sens extrêmement chanceuse d’avoir pu garder mon poste et de faire aujourd’hui le métier que j’aime et que j’ai choisi.

Ressentez-vous un ralentissement ou des tensions sur les budgets ?

Même si la notion de budget reste assez floue à mon niveau, je sens bien l’impact des restrictions budgétaires lorsqu’il y en a, surtout au niveau du temps que chaque division peut consacrer à un projet. Un exemple de phrase que j’ai déjà pu entendre : Il faut changer la texture en compositing, car le département Décors n’a plus de budget.

En parallèle et je ne sais pas si c’est lié, mais j’ai aussi vu le nombre de shots attribués passer de 5, à 10, puis 15, parfois 20. Cela dit, ça apprend à être efficace, on va à l’essentiel. Mais c’est frustrant de vouloir faire mieux et ne pas pouvoir, faute de temps. Heureusement tous les projets ne sont pas comme ça, actuellement je suis sur un projet avec des deadlines plus que correctes. En tout cas, le mot « industrie » a pris tout son sens dès mes premiers mois de travail ici. C’est un monde qui évolue constamment, où s’adapter est essentiel.

Cette capacité d’adaptation, c’est ce qui fait un bon professionnel dans le secteur aujourd’hui? 

Selon moi, il est nécessaire d’être ouvert à apprendre de nouvelles techniques, de ne pas rester sur ses acquis. J’ouvre par exemple régulièrement les compositings de mes collègues pour voir comment ils ont abordé tel ou tel effet. Cette curiosité doit aussi être combinée à une certaine capacité d’adaptation, car je peux parfois avoir deux projets en simultané avec deux ambiances très différentes, et des leads tout aussi différents dans leur façon de travailler. 

Par ailleurs, la patience et le détachement sont également des compétences importantes. Cela m’arrive de travailler sur un plan pendant plusieurs semaines pour qu’il soit retiré du montage final et remplacé par un autre, et il faut pouvoir accepter ces situations.

Aujourd’hui, il est nécessaire de combiner compétences créatives et capacités managériales. Que pensez-vous de cette affirmation? 

Je n’ai pas l’impression que ce soit beaucoup le cas dans ma position actuelle, si ce n’est pour définir les plans à faire en priorité en fonction du planning. 

En revanche, cela s’applique beaucoup aux leads au sein de Digic qui font le lien entre les directeurs artistiques, les clients et les artistes. En parallèle, ceux-ci développent le look principal et les techniques utilisées pour un effet dans le projet dont ils sont responsables, et donc je dirais que plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est vrai.

Vous avez été projetée rapidement dans cette industrie dès votre arrivée chez Digic. Pensez-vous que les jeunes diplômés arrivent suffisamment préparés dans le monde du travail? 

Techniquement et socialement, oui. Le cursus de l’ESMA nous permet vraiment de comprendre toutes les étapes de de productions et leurs enjeux, mais aussi de savoir travailler en équipe et de construire notre réseau. 

En Hongrie, il y a très peu d’écoles de 3D, les artistes viennent donc d’horizons différents, de l’architecture a la peinture en passant par la photographie. Cela ne les empêchent absolument pas de devenir de super bons artistes, mais le chemin a été plus long et difficile. Depuis, je vois l’ESMA comme une sorte de “bootcamp” 3D premium, un parcours d’entraînement de haute qualité pour s’intégrer dans le secteur.

En termes de technologies que vous utilisez au quotidien, comment ressentez-vous l’évolution des outils, les innovations et notamment l’impact de l’IA sur votre métier? 

Nous travaillons beaucoup avec la motion capture pour l’animation des cinématiques, cela nous permet de commencer assez tôt le Lighting sur tous les plans en ayant une bonne idée globale d’où se tiendra l’action tout le long de la séquence.

Côté intelligence artificielle, j’en ai vu un peu dans les dossiers de pré-production envoyés par les clients, mais hormis cela elle n’a pas été intégrée dans notre pipeline pour le moment.

À notre niveau, nous travaillons principalement sur Maya et Nuke, et nous essayons d’utiliser au maximum les Livegroups dans Nuke pour faciliter le grading final et anticiper un changement qui affecterait toute la séquence.

Série Secret Level – Épisode Honor of Kings ©Amazon Studios
Série Secret Level – Épisode Honor of Kings ©Amazon Studios

De manière générale, quand on utilise les innovations pour répondre à une demande d’efficacité, c’est très utile en début de projet. Mais dans mon cas, il arrive toujours un moment où il faut réajuster shot par shot.

Cela étant dit, certaines innovations nous permettent de répondre à des ambitions artistiques plus grandes.

C’est le cas du Deep Compositing qui (même s’il ralentit considérablement le calcul d’image) permet d’aller plus loin dans les retouches que l’on peut faire sans repasser en 3D sur Maya.

Dans mon travail quotidien et dans l’utilisation des outils et technologies, j’essaie donc d’abord d’aller au plus simple, en fonction des besoins et de l’étape de production.

Comment voyez-vous votre évolution dans ce secteur, et l’évolution de l’animation en général? 

En ce qui me concerne, j’imagine que je quitterai un jour la Hongrie pour découvrir un autre pays. Travailler dans un autre aspect de la 3D serait intéressant également. J’aime bien la modélisation, la texture et le shading, ce qui me manque un peu dans mon poste actuel. 

Au-delà de mon parcours personnel, je pense que l’animation va continuer à évoluer vers plus de séries animées pour un public adulte, mêlant différent styles dérivés du mix 2D-3D que l’on voit exploser depuis un bon nombre d’années. Mais il suffit qu’un studio prenne un risque et sorte quelque chose de complètement différent qui fonctionne pour que la tendance change. 

Au niveau du recrutement, celui-ci sera plus prudent, basé sur des contrats freelance selon moi.

Pour revenir sur les aspects gestion d’équipe et management, et capacité à travailler en équipe, à quel point ces compétences sont-elles nécessaires selon vous?

Nous ne sommes qu’un maillon d’une chaîne d’artistes qui ont tous à cœur de faire une belle image. C’est une compétence importante à développer pendant les travaux de groupe et le film de fin d’étude. Elle m’a été utile dans le monde du travail, pour oser aller vers l’autre, poser des questions, mais aussi faire attention à faire proprement mon travail afin de faciliter la vie aux artistes qui peuvent passer derrière. 

Le seul aspect qui change, c’est que contrairement au film de fin d’études, n’y a pas entre cinq et neuf directeurs artistiques pour un projet, ce qui facilite grandement la prise de décisions. Même s’ il arrive parfois que le client et le directeur artistique n’aient pas la même idée! 

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants qui se forment aujourd’hui ?

Respectez vous les uns les autres et entraidez vous le plus possible. Ce monde est petit, vos camarades d’aujourd’hui seront peut-être vos collègues et vos supérieurs de demain. 

J’ai conscience d’être pessimiste concernant le marché du travail, mais mon but n’est pas de décourager. Si vous aimez vraiment la 3D, vous trouverez votre voie, pas nécessairement dans des films d’animation au début. Ça peut être la pub, l’architecture, etc… Vous allez apprendre tellement de choses, il y aura forcément une compétence que vous pourrez utiliser comme socle pour rebondir. 

Enfin, n’oubliez pas que vous êtes là pour apprendre, si vous n’êtes pas le plus fort de votre promo, ce n’est pas grave. Certains progressent plus vite que d’autres mais à la fin tout le monde est à peu près au même niveau, du moins c’est le but selon moi. Pendant les films, les lacunes des uns seront compensées par les forces des autres. Même dans le monde du travail, il arrive de faire des erreurs, surtout au début. C’est aussi grâce à cela que l’on progresse. 

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