Un film de fin d’études qui, avec simplicité mais beaucoup de malice, puise tant dans le conte et dans le théâtre que dans la figure de l’autocrate moderne, pour mieux la renverser. Avec un parti pris visuel fort : s’affranchir des décors pour concentrer tout le travail de l’équipe sur l’animation de personnages charismatiques, finement mis en scène.
Un pari réussi, car le film a déjà été sélectionné dans de nombreux festivals internationaux, dont le Melbourne International Animation Film Festival, le Cartoon Club, et le festival Lunatico! où il a remporté le prix de la meilleure performance.
Quels ont été les grands défis pour arriver à ce résultat inspiré et flamboyant, et comment s’est déroulée cette première expérience de réalisation? C’est ce que nous avons demandé à Alex Bajon, Lucie Coste, Charlie Coucoureux, Hindha Kone, Anne Lé, Aurore Meyer, Mariette Pons et Eloïse Vacher.

Avec ces huit étudiants, nous avons pu échanger sur les différentes étapes de production du film. Un échange très complet, que nous vous invitons à découvrir ci-dessous.
D’une reine sans histoire à une allégorie de la société de consommation
C’est à Eloïse Vacher que l’on doit l’idée à l’origine de ce projet. Une idée qui a fait son chemin au fur et à mesure des retours de celles et ceux qui allaient devenir ses co-réalisateurs, et des remarques des professeurs encadrant ces phases de développement. Mais c’est d’un visuel, celui d’une reine à la peau bleue, aux vêtements très colorés mais à l’expression morose qu’est véritablement né ce récit.
“J’avais le visuel avant l’histoire. La tenue éclatante de cette reine tranchait avec son expression, vautrée sur son trône, isolée dans l’obscurité de la pièce. Ce concept était né d’une envie de sortir de ma zone de confort en travaillant la couleur d’une part, et de l’autre de la volonté de proposer un scénario sans cadre temporel défini.”
De ce personnage encore sans histoire, l’équipe a puisé dans de nombreux textes et s’est nourrie d’influences diverses, de la philosophie à la littérature, pour affiner son propos.
“Nous nous sommes notamment inspirés du Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, qui analyse la façon dont un peuple en vient à obéir et à se soumettre aux décisions d’un seul homme. Dans notre film, la couleur est alors devenue le symbole du « pouvoir d’agir ». Aujourd’hui plus que jamais, le pouvoir ne se définit plus seulement par la fonction ou la fortune, mais par la capacité à mettre en scène et à propager son image. C’est ainsi qu’est né le Fou, notre second personnage.”
Enfin, c’est le théâtre qui a constitué la dernière pièce du puzzle de ce scénario. En adoptant une mise en scène théâtrale, c’est une véritable salle d’audience que l’équipe a pu intégrer au cœur du scénario, lui permettant briser le quatrième mur et de placer ses personnages ainsi que son récit au centre de l’histoire.

“Le tout”, conclut Eloïse Vacher, “en effaçant tout superflu grâce à un huis clos sombre. Nous pouvions ainsi proposer un double médium artistique, entremêlant cinéma et théâtre dans un projet unique.”
Des personnages archétypes, aux influences multiples
En se concentrant sur le développement de ces protagonistes (la reine, le fou et le doléant), l’équipe a pu donner libre cours à son inventivité, inspirée des contes et du théâtre. Notre Dame de Paris, Henri IV, ou encore la série Game of Thrones font partie des influences citées, même si celles-ci restent ténues.
“La couleur de peau et la stylisation des personnages ont été l’un des plus gros défis”, poursuit Eloïse Vacher, au nom de l’équipe. “Rendre crédibles les carnations violette, rose et orange n’est pas chose aisée.

On s’y est repris de nombreuses fois pour s’éloigner au maximum d’un effet “uncanny”, ce sentiment d’étrangeté que peut provoquer une humanité trop approximative. Il fallait que chaque teinte soit perçue comme naturelle dans l’univers que nous avons construit, et cela nous a poussé à travailler les personnages côte à côte en permanence.”

La reine a ainsi bénéficié d’un travail d’équilibre subtil, entre étrangeté et respect du canon de beauté classique. Des itérations qui ont aussi marqué la création du fou, entre folie trop marquée et excès de charisme.
Jusqu’à la révélation de son côté sombre et manipulateur, dans la dernière partie du film. Enfin, le paysan, pour lequel l’équipe a longtemps hésité sur son genre, est un personnage masculin à l’apparence androgine représentatif d’une humanité entière, sous la coupe de cette reine tantôt généreuse, tantôt glaciale.

“Accorder une place aussi importante aux dialogues, cela représente un défi en termes d’écriture et de rythme. Chaque mot, chaque formulation a été pensé. Nous avions dû chronométrer le temps de parole de chaque personnage. La parole de la reine devait être percutante et autoritaire dès les premières minutes, tandis que le paysan nécessitait plus de temps de respiration pour mettre en évidence ses hésitations. Le ton, le rythme, les silences eux-mêmes sont devenus des outils narratifs à part entière.”
Sculpter l’espace par la lumière, et les rapports de force par la couleur
Un univers atemporel, détaché de repères pour laisser la place à l’interprétation du public. C’est avec cette vision, et le premier concept art développé par Eloïse Vacher, que l’équipe s’est lancée dans la création de ce monde faussement simple.
“Le théâtre a exercé une influence à la fois narrative et visuelle. Nous avons eu la chance d’assister à la pièce Richard III au Théâtre de la Cité de Toulouse, où les jeux de lumière occupaient une place centrale dans la création des ambiances. La lumière sculptait l’espace à travers des clair-obscurs et facilitait la compréhension des scènes. Cette expérience a grandement guidé nos choix de mise en scène. Associée à des personnages hauts en couleur, elle nous a permis de créer des contrastes et des atmosphères marquées.”
En créant ce huis clos où les lumières (non naturelles, et très colorées), sculptent l’espace, l’équipe guide le regard du spectateur qui prête d’emblée allégeance à ce récit construit, guidé par le point de vue des différents personnages. Mais ces choix drastiques ont aussi posé de nombreux défis à cette équipe ambitieuse.
“Durant tout ce processus, il a fallu trouver un équilibre chromatique, et les lumières ne devaient en aucun cas altérer la carnation des personnages. Elles paraissent inoffensives mais nous ont aussi donné du fil à retordre!”, se remémore Eloïse Vacher.

Des défis techniques surmontés grâce à une équipe éclectique
Si la simplicité des concepts ont pu offrir une certaine liberté à l’équipe, rigger, animer et réaliser le lipsync de ces personnages complexes a donné beaucoup de sueurs froides à cette équipe éclectique.
“Aucun de nous n’utilisait vraiment Houdini, mais ce fut une étape obligatoire pour la simulation des vêtements et la R&D concernant le changement de couleur des personnages”, confirme Eloïse Vacher. “Nous avons dû créer un pipeline exclusivement pour les vêtements, qui devaient passer par trois logiciels différents pour chaque plan : simuler les vêtements sur Marvelous Designer (sur lequel nous n’avons dû partir de zéro), réadapter la retopologie sur Houdini, puis importer et effectuer les rendus sur Maya.”
Un travail chronophage, mais que l’équipe a réussi à mener à bien grâce à une répartition des rôles qui s’est faite de manière naturelle, selon les forces de chacun.
Et malgré des rythmes de travail différents, et des caractères pas toujours alignés, c’est à force de patience et de persévérance que le projet a pu voir le jour.

“Cela dit, le film ne serait actuellement rien sans l’aide de nos helpers ! Animer trois personnages humains avec des rigs avancés et bavards comme les nôtres pendant sept minutes n’était pas mince affaire. Nos camarades de promotion ont été d’une grande aide, nous soulageant plus d’une fois de l’animation de certains plans. Plusieurs élèves de troisième année sont venus à notre secours, ce qui fait que nous n’avons jamais douté de l’aboutissement du projet.”
Un film “very French”, entre ambition et simplicité
“Ce qui nous rend le plus fiers, c’est l’originalité de notre proposition”, souligne l’équipe. À la fin de Allégeance, il est difficile de dire : « J’ai déjà vu un court-métrage comme celui-ci ». Pour l’anecdote, lors de notre première projection devant le jury de fin d’année, quelqu’un a qualifié notre film de « very French »! Et il est vrai qu’il est difficile de nier notre penchant pour faire tomber les couronnes…”
Ce que retiennent ces étudiants de l’expérience que fut Allégeance, c’est la nécessité de s’investir dans un travail d’équipe, au-delà des tâches personnelles et des egos.
“Enfin, il faut trouver un juste milieu entre l’ambition et la simplicité. Un film comme le nôtre peut paraître simple dans sa production, mais on sous-estime toujours le temps des soucis techniques, qui sont pourtant obligatoires !”
Un sage conseil, indispensable dans une industrie mêlant artistique et technique, comme celle du cinéma d’animation. Dans l’entrefaite, et alors que ces professionnels s’intègrent désormais dans le secteur, leur film Allégeance poursuit son parcours en festivals.
Découvrez dès à présent Allégeance, un film de fin d’études 2024 signé ESMA, disponible en intégralité :
