Animation 3D, Coulisses de la semaine

Sleeping with the Fishes : découvrez les coulisses de ce terrifiant court métrage ESMA, nommé au SIGGRAPH 2025.

sleeping with the fishes extrait

3DVF.com pour l'ESMA

9 minutes de lecture

Le vieil homme et la mer, ou presque. Dans Sleeping with the Fishes, le personnage construit par l’équipe de ce court métrage ESMA n’a que peu de liens avec celui d’Hemingway, si ce n’est sa connexion avec l’élément aquatique.

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Ici, c’est un homme traumatisé par sa jeunesse en maison de correction que nous découvrons au fur et à mesure que nous plongeons dans les blessures de son subconscient. 

Des cicatrices telles qu’elles poussent celui-ci à commettre l’irréparable, persuadé de sauver les enfants des rues qu’il assassine…

Une triste fable, puissamment mise en images par Nicolas Knoll, Lucas Wallez, Manon Seve, Camille Colonna D’Istria, Giulia Gigante, Justine Gault, Noa Lavino et Marion Robe, et qui a impressionné le jury de l’ESMA Graduation Show 2024, qui lui a décerné un troisième prix bien mérité. Quelques mois plus tard, Sleeping with the Fishes s’est envolé pour le SIGGRAPH, aux côtés de Trash et Dawn

Alors que l’équipe film a encore des paillettes plein les yeux, nous avons pu échanger sur le processus de création qui a été celui de leur court métrage. 

affiche film 3d 2024 sleeping with the fishes

Votre film adopte d’emblée un ton très dur, c’était une volonté que vous aviez dès l’origine du projet? 

Tout à fait. Ce projet est né de l’envie de s’éloigner des codes souvent associés à l’animation pour explorer un ton plus sérieux et mature. Dès le départ, notre objectif était de montrer que ce médium, souvent perçu comme destiné aux enfants, peut aussi servir à raconter des histoires profondes, porteuses de messages plus adultes. À travers ce film, nous avons voulu prouver que l’animation est un véritable moyen d’expression artistique, capable de susciter l’émotion, la réflexion et de traiter des thématiques complexes.

Comment votre proposition narrative a-t-elle évolué au fil du temps ?

Le scénario a toujours conservé l’idée de départ : la rencontre entre un jeune garçon des rues et un homme marqué par les traumatismes de la société. 

Au tout début, l’action se déroulait sous un pont, où le personnage principal peignait une fresque, gardant ainsi ce style visuel particulier. 

L’aspect “Peter Pan” était aussi présent dès le début, puisque nous voulions montrer que, du point de vue de l’homme, il “sauvait” le garçon en l’empêchant de vivre la même vie difficile qu’il a lui-même connue.

Qu’est-ce qui vous a guidé dans vos choix narratifs ou esthétiques ?

Notre objectif, c’était de créer un univers plus sombre tout en conservant une ambiance de thriller. En ce sens, nous avons été inspirés par le développement de productions récentes utilisant un style peint comme Arcane, mais nous avons également été attiré par l’approche visuelle des œuvres d’Alberto Mielgo ou de Bozo Balov. 

Ce style offre une grande liberté artistique, et pour l’histoire que nous souhaitions raconter, il était essentiel de pouvoir s’affranchir de certaines contraintes visuelles afin de mieux traduire l’atmosphère et la profondeur émotionnelle de notre récit.

Parlons un peu de vos personnages. Comment avez-vous abordé leur création?

Nous sommes passés par une grosse étape de pré-production pour définir l’attitude de ces protagonistes, avec l’idée que le public puisse ressentir à quel point ils sont touchés par cet environnement terne et dur dans lequel ils évoluent. 

Nous voulions vraiment apporter cet aspect renfermé que possède Misha, notre protagoniste adulte, dans tout le film. Sans qu’il n’ait l’air trop menaçant. 

Alexei lui devait apparaître comme un garçon des rues qui vit du vol, et que l’on découvre petit à petit. 

Malgré tout, les défis ont été nombreux pour donner au film toute sa force, avec un nombre restreint de personnages. Nous avons voulu éviter que les personnages paraissent trop lisses, comme cela arrive parfois en 3D, en leur ajoutant des imperfections vestimentaires ou physiques. Côté animation, ce fut aussi un vrai challenge : il a fallu vraiment se mettre dans la peau des personnages pour tourner des références filmées, afin que les animateurs puissent bien comprendre leurs mouvements et leur caractère.

Y a-t-il eu des références ou inspirations particulières ?

Dans notre cas, les références principales pour la création de ces personnages sont venues de l’observation. Observer les individus qui nous entourent pour comprendre ce qui fait leur caractère et leurs spécificités nous a permis de construire des personnages crédibles et réalistes. En parallèle, les œuvres de Alberto Mielgo permettent aussi de trouver des inspirations fortes car cet artiste caractérise réellement ses personnages, avec une grande physicalité.

Au-delà de ces deux protagonistes, comment avez-vous construit l’univers du film? 

Notre objectif était de créer un thriller onirique. Le côté sombre du thriller vient d’une multitude de références telles que Seven, Love Death and Robots ou bien les paysages d’inspiration soviétique, très ternes et durs. Là encore, les influences d’Alberto Mielgo, Léa Pinto ou de l’équipe d’Arcane ont été très présentes, mais il était très important pour nous de varier celles-ci afin de définir assez précisément le spectre de ce que nous voulions accomplir. À nouveau, ces partis pris esthétiques ont amené des défis complexes, notamment pour les scènes dans l’eau au début du film et le plafond d’eau dans la station.

Dans le cas des scènes dans l’eau, nous étions alors encore en pleine recherche d’identité pour le film. Pour éviter ce côté trop réaliste et donner ainsi cet aspect stylisé, nous avons effectué énormément d’allers-retours. 

Pour ce qui est du plafond d’eau, cette séquence a été plus complexe techniquement. Nous avions une grosse simulation d’eau au plafond et d’autres effets spéciaux qui se mélangeait a été un vrai challenge, surtout pour réussir à conserver l’aspect 2D du film, malgré cette combinaison d’éléments multiples. 

Comment avez-vous relevé ces défis techniques? 

Comme nous l’évoquions ci-dessus, les principales difficultés que nous avons rencontrées ont été d’ordre visuel. Une fois le style graphique trouvé, il était tout de même complexe de le retranscrire en 3D, les logiciels de rendus tels que RenderMan cherchant à pousser l’aspect réaliste de l’image finale alors que nous souhaitions partir dans une direction différente. Pour résoudre ce problème, il y a eu un gros travail de la part de l’équipe rendu/compositing qui a développé un workflow sur Nuke, avec la création de différents masks et pass permettant de garder et retranscrire ce côté peint à la main. C’est également l’occasion de mentionner que la répartition des rôles de notre équipe s’est faite de manière fluide, et que nous avions désigné un responsable de production qui chapeautait l’évolution du projet. Garant du bon déroulement du projet, celui-ci donnait ses directives tout en restant en communication permanente avec l’ensemble des gestionnaires de production.

Ce qui nous a permis de mener à bien ce projet, c’est la cohésion de notre groupe et la détermination des personnes de chaque département, qui se sont dépassées pour créer un court métrage de la meilleure qualité possible.

Qu’est-ce qui vous rend le plus fier aujourd’hui lorsque vous revisitez ce projet?

Ce court métrage, c’est l’aboutissement de quatre années d’études, mais aussi une vraie transition vers le monde professionnel. Le fait d’avoir pu prouver qu’un style peint et un ton plus sérieux peuvent aussi trouver leur place dans ce format est une belle réussite, qui, nous l’espérons, inspirera d’autres étudiants à suivre cette voie.

L’une de nos grandes fiertés est également de n’avoir eu à aucun moment recours à l’IA générative, qui était de plus en plus présente à cette période. Nous sommes contents d’avoir pu contrôler chaque aspect de la production jusqu’au bout. Avec du recul, le film aurait pu être amélioré sur plusieurs points.

Mais compte tenu des moyens dont nous disposions et de l’expérience que chacun a apportée au projet, nous avons fait de notre mieux dans le temps imparti.

D’ailleurs, les retours des différents professionnels sur le film ont été très encourageants et montrent que tous les efforts fournis n’ont pas été vains. Le fait qu’ils aient relevé le style visuel et la complexité du scénario prouve que notre message a bien été perçu par le public visé.

equipe sleeping

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui réalisent aujourd’hui leur film?

Ne limitez pas trop votre créativité et écoutez votre instinct, en prenant en compte l’ensemble des avis que vous recevez.

Il est aussi important de communiquer un maximum au sein du groupe, et de comprendre les exigences qui sont apportées pour le film. Notre métier évolue à chaque seconde et il serait dommage de ne pas intégrer ce petit truc en plus qui poussera votre film au maximum de son potentiel. Le fait de produire son propre court métrage est assez rare dans l’industrie, donc donnez-vous tout ce qu’il faut pour en être fiers. 

En s’inscrivant dans l’héritage de leurs influences, l’équipe de Sleeping with the Fishes propose un court métrage fort, dont certaines images resteront gravées dans la rétine du public. Un style qui marque, pour un récit impactant et dans lequel on peut tout à fait se noyer, à l’instar de nos malheureux protagonistes. 

Découvrez dès à présent Sleeping with the Fishes, un film de fin d’études 2024 signé ESMA, disponible en intégralité :