Ces montres, peintes au Radium par des femmes sans aucune protection contre la radioactivité, vont causer de nombreuses maladies et décès parmi celles qui les peignaient. Des décès qui ne seront liés à l’élément radioactif qu’à la suite d’un procès retentissant, et a permis l’amélioration du droit des travailleurs aux États-Unis.
C’est à ces femmes que Mathieu Staropoli, Maïa Xueref, Clémentine Gabard, Ambre Fournier, Loïs Angilella, Léa Faynel, Hannah Gozlan, Emilie Richard et Claire Represa ont choisi de rendre hommage dans Les lucioles, leur court-métrage de fin d’études à l’ESMA.
Un film à l’histoire puissante, transcendé par une animation de haut niveau, qui a su convaincre le public et les jurys internationaux.

Depuis le début de son parcours, Les lucioles a récolté de très nombreuses sélections en festival, avec un palmarès déjà impressionnant :
- Prix SACD du meilleur court métrage étudiant au Festival d’animation de Rennes
- Prix de la meilleure animation au Toyama International Film Festival
- Ossola Museum Award au festival italien de Malescorto.
- Premier prix au festival Nuit trop Courte de Grenoble
- Le « Historical Narrative Award » au festival Lunatico
- Prix Best Animated Short au New Directors – New Films Festival
Et enfin, non pas un mais quatre prix au Touchstone Independent Film Festival : Best Animated Short, Best Director, Best Sound Design et Best Original Score.
Un engouement qui se retrouve aussi sur les réseaux sociaux, qui totalise déjà plus de 20.000 abonnés, et une communauté soudée autour du projet.
Entre deux posts, et au gré de leurs déplacements en festival, nous avons eu la chance d’échanger avec l’équipe du film. Une interview que nous vous invitons à découvrir ici.
Comment est né ce projet?
C’est Mathieu Staropoli qui, après avoir découvert cette histoire au travers d’un podcast France Culture, nous a proposé l’idée. Cette tragique histoire d’ouvrières des années 1920, empoisonnées par la peinture au radium tout en peignant des cadrans phosphorescents, nous a profondément marqués. C’est au travers de nos recherches que s’est dessinée l’ébauche de ce qui allait devenir notre court-métrage. Avec ces échos de féminisme et de lutte ouvrière, le sujet nous a inspiré, et nous a insufflé cette envie d’y construire un récit afin de rendre hommage à ces personnages.
Contrairement à beaucoup de courts métrages de nos camarades, l’histoire telle qu’elle a été imaginée au départ a peu changé au fil de la production. Avec le contexte historique et l’ambiance des speakeasy des années 20 en tête, nous sommes partis de l’idée d’un bal dans l’usine de montres, et nous avons construit notre récit autour de celui-ci.
Bien sûr, nous nous sommes questionnés sur la trame narrative, le nombre de décors, de personnages, etc. Mais au final, la solution du huis clos, afin de vraiment se concentrer sur les interactions et les personnages pour garder ces femmes au centre de leur propre histoire, nous a semblé la plus forte.
Face à l’aspect historique de la thématique du film, il était également important pour nous de mettre en scène la vie des ouvrières plutôt que leur mort, qui souvent empiète sur leur mémoire. Nous avons eu aussi beaucoup de débats sur la fin de notre histoire, afin d’éviter une conclusion trop cliché ou trop rapide dans la mise en scène, qui risquerait de perdre le spectateur.
En développant nos personnages, tant du point de vue physique que psychologique, nous avons pu commencer à imaginer notre narration sur une base solide.

Qu’est-ce qui vous a guidé dans les choix esthétiques qui ont défini vos personnages?
Nous avons exploré des voies stylistiques différentes, en jouant avec le niveau de caricature et de réalisme. Au sein de notre équipe de neuf, nous étions six concept artists qui ont dessiné nos personnages sans relâche dans beaucoup de styles différents. Cette diversité nous a également aidé à pousser notre style et nos idées aussi loin, pour donner finalement à notre film cette apparence de stop-motion. Cette esthétique de “poupées” résonnait avec l’idée de travailleuses piégées ou manipulées par un système sur lequel elles n’avaient aucun contrôle. L’aspect « stop-motion » et « fait main » en 3D comportait son lot de défis, mais au final, il a vraiment permis à notre film de se démarquer et d’établir une identité visuelle remarquable.
Il nous tenait également à cœur de représenter la diversité des corps et des caractères avec nos quatre personnages, qui se répondent sans pour autant se ressembler, avec tous types de nez, de visages, de morphologies et de sensibilités.
Chaque détail raconte quelque chose sur elles, il y a donc eu un important travail sur leurs vêtements pour représenter leurs personnalités, sans sortir de l’esthétique des années 20 et en gardant la sobriété ouvrière.
Nous avons choisi quelque chose de sage, un peu vieux jeu pour Grace, une robe un peu plus glamour pour Margaret, un pull et une jupe pratique et confortable pour Irène et une petite robe simple sans collants pour Mollie.
Rendre crédibles et réels des personnages représente sans aucun doute le plus gros défi d’un tel projet, et nous y avons mis énormément d’énergie, dès l’écriture.
Nous avons donc pris soin d’adapter chaque phrase de dialogue à la personnalité de chaque personnage, et nous avons également travaillé les attitudes et les réactions avec plusieurs professeurs, dont une professeure de théâtre, ainsi que trois acteurs de théâtre pour travailler nos références d’animation, nos plans de caméras et notre mise en scène. Ils ont été d’une grande aide !
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre univers, et vos inspirations?
Nous nous sommes beaucoup inspirés de photos d’époque. Les usines de radium étaient presque prestigieuses à l’époque, suscitant beaucoup d’articles de journaux et de reportages, et donc beaucoup de matière. Par la suite, nous avons beaucoup travaillé sur la stylisation stop motion du décor, principalement au niveau des textures.

Pour nous, il était important de maîtriser l’échelle et la matière, penser à chaque objet comme s’il était fait main. Le radium lui-même, élément clé du film, nous a demandé beaucoup de temps et de travail pour atteindre une couleur et consistance continue sur chaque plan, un véritable challenge!
En parlant de défis, quels sont les principaux que vous ayez rencontrés, en termes techniques?
Le choix de créer un univers à l’échelle de poupée nous a mis face à des contraintes techniques en texture principalement, comme leur échelle : comment représenter les mailles, quelle épaisseur donner aux poils, ainsi que des difficultés à la simulation de vêtement. Nous voulions un rendu fluide, mais le tissu sur une poupée de 15 cm ne se plie pas énormément. Nous avons donc dû jouer à ce niveau-là. Pour l’animation également, voulant un rendu stop motion, la question s’est posée d’animer en 12fps. Mais nous avons laissé tomber cette option, qui aurait posé problème au niveau de la simulation de cloth.

Nous avons longuement discuté en équipe pour préparer les différentes étapes du projet, choisir des options qui conviendraient à toutes et tous, mais aussi et surtout aux besoins du film. Et ce, même si elles n’étaient pas forcément les plus faciles. Par exemple, nous avons choisi de faire toute la simulation de vêtement dans Houdini, au choix de nos CFX artists. Cela a posé des problèmes plus tard dans la production, lorsque nous avons dû transférer nos fichiers dans Maya. Malgré tout, nous y sommes parvenus, grâce à un travail de précision minutieux, une caractéristique qui a toujours été un aspect essentiel du fonctionnement de notre pipeline.
Pour les textures, nous avons cherché longuement des tissus à l’échelle macro, et expérimenté dans Substance Painter. Avoir des références solides nous a permis de pousser au maximum le détail, jusqu’à ressentir la fibre du tissu.
Enfin, nous avons beaucoup travaillé un élément qui peut paraître anodin, mais ne l’est pas du tout : les autres ouvrières. Celles-ci ont été créées à partir de nos personnages, et animées avec les mêmes rigs. Pour cela, nous avons utilisé studio library, ce qui nous a permis de reprendre l’animation de nos personnages et de les coller directement.
Comment s’est passée la répartition des rôles et le travail en équipe ?
Chacun avait des rôles selon ses spécialités et ses capacités. A partir d’un travail collectif sur le concept et le scénario, nous avons formé des plus petits groupes de travail selon les domaines tels que le lighting, rig, sculpting, etc. Au sein de ces groupes de 2 à 3 personnes, nous avons pu plus facilement prendre des décisions et avancer chacun dans nos domaines. Nous avons aussi nommé deux chargés de production, qui s’occupaient de gérer les plannings, les quotas de production et les deadlines de chacun pour s’assurer de prendre le moins de retard possible.
Malgré tout, sortir le film n’a pas été un long fleuve tranquille. Lorsqu’on s’est rendu compte qu’avec le nombre de plans à fournir et nos cinq personnages, la quantité d’animation 3D dans un premier temps serait beaucoup trop importante et dépassait largement les délais impartis, nous avons fait notre possible pour réduire le nombre de personnages par plan, et nous sommes parvenus (avec l’aide de quatre aidants) à venir à bout de ce défi, tout en gardant la sensibilité et l’émotion que nous voulions faire transparaître dans le récit.
Avec le recul, notre atout principal a été notre capacité à travailler ensemble. Sans la bonne volonté et le travail acharné de chacun, nous n’aurions pas pu créer un court métrage de la qualité et du niveau des Lucioles.
Qu’est-ce qui vous rend le plus fier aujourd’hui lorsque vous revisitez ce projet?
Les Lucioles a gagné plusieurs prix internationaux, et récolté plus de 20 sélections en festivals à travers le monde. Mais ce projet a surtout pris son envol grâce au travail et à la détermination que nous insufflons à son suivi.
Depuis le début du projet, nous avons amassé plus de 20k followers et 1 million de vues sur nos réseaux sociaux.
Il n’y a rien de plus précieux que d’avoir réussi à créer une communauté autour d’une œuvre sur laquelle nous avons mis autant de cœur. Voir les gens interagir avec notre contenu, et partager leurs idées et expériences avec l’histoire des radiums girls continue à faire vivre la mémoire de ces femmes. Pour nous, c’est un pari réussi!

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui réalisent aujourd’hui leur film?
Avec le recul, anticiper certains problèmes techniques nous aurait permis d’éviter beaucoup de nuits blanches! Pour les étudiants qui vont réaliser leur films, le meilleur conseil serait se documenter un maximum sur l’agencement des logiciels et du pipeline 3D, et se tenir au courant des nouveaux logiciels et outils qui peuvent aider à fluidifier celui-ci. Nous avons appris beaucoup au cours de cette production, et avoir cette connaissance aurait pu nous aider à avancer plus rapidement, et affiner encore le film.
Enfin, écoutez les avis de professionnels, tout en ayant confiance en votre vision artistique. Ce projet, c’est votre film, et c’est une opportunité incroyable pour créer quelque chose qui vous touche et vous représente!
Découvrez dès à présent Les Lucioles, un film de fin d’études 2024 signé ESMA, disponible en intégralité :
