Un projet de fin d’études fabriqué avec tendresse et professionnalisme par l’équipe d’étudiants de l’ESMA, qui a touché tant le public et le jury du ESMA graduation Show 2024 que les sélectionneurs de nombreux festivals internationaux.
Repris dans la longlist des BAFTA Student Awards, et aujourd’hui en lice pour le Rookie Awards du meilleur film d’animation 3D de l’année, Tricot de corps a également été sélectionné au Toronto Animation Arts Festival, au 24 FRAME Futur Film Festival ou tout récemment au Cartoon Club.
Une réelle consécration pour Pierre-Marie Bavay, Laurie Beldent, Joan Haubois, Maëlle Le Bris, Camille Lequeux, Malo Lescop, Clara Navoizat et Emma Rateau, l’équipe derrière ce touchant récit.
Comment ont-ils mis en images l’histoire de Patsy, récemment veuve, et de cette peluche de laine qui lui rappelle furieusement son défunt Paul? C’est ce que nous vous proposons de découvrir au travers de ces coulisses.

« Chaque deuil est unique »
Pour aborder la thématique du deuil et de la perte d’un être cher, l’équipe a souhaité traiter le sujet sous le prisme de la bienveillance et de la douceur, malgré un sujet difficile. « Pour nous, chaque deuil est unique. Nous voulions montrer au travers de Patsy que certaines personnes ont du mal à surmonter la douleur que représente cette perte, tout en abordant les sujets connexes que sont l’amour porté à sa propre famille, ainsi que la fin de vie. »
Cette thématique, qui s’est intégrée plus tard dans la réflexion de l’équipe, a nécessité de nombreuses réécritures afin d’éviter de dévoyer le ton doux et nostalgique du film. Pour éviter ces écueils, l’équipe a mis en pratique le conseil bien connu du cinéma : « show, don’t tell », en misant sur les éléments esthétiques pour rentrer dans la psyché de sa protagoniste. Une évolution qui se perçoit également au niveau des couleurs, et qui permet de mieux appréhender le changement de relation qui s’opère entre Patsy et sa création.

Un design précis pour refléter des personnages complexes
Pour l’équipe du film, l’étape du character design a été l’occasion d’infuser leurs différents personnages avec les thématiques du film, tout en apportant une profondeur à ceux-ci.
« Nous les avons littéralement calqués sur la personnalité de chaque protagoniste. Patsy est une femme âgée, patiente et, bien qu’elle essaie de le cacher à sa fille, profondément attristée par la perte de son mari. Son apparence devait donc être ronde et douce, sans pour autant vieillir trop fortement le personnage.
Par opposition, Jane est une femme occupée, qui jongle entre ses enfants et son travail, ce qui se reflète dans sa tenue et sa manière de bouger.
Enfin, Tewey devait avoir une apparence de peluche rassurante et joviale puisque Patsy l’a tricotée pour se réconforter lorsque son mari était malade. Inconsciemment, elle le crée à l’image de celui-ci.
Pour ce dernier, nous nous sommes d’ailleurs inspirés de personnages comme Baymax (Les nouveaux héros) ou Poe (Kung Fu Panda). »
C’est ce personnage qui a causé le plus de fil à retordre, sans mauvais jeu de mots, à l’équipe. Sans dialogues, il fallait en effet réussir à rendre le personnage attachant et expressif, sans qu’il n’en devienne inquiétant. Une réussite, grâce à son design mignon et ses traits vivants.
Du rendu stop-motion à un univers pluriel, intimiste et poétique
À l’origine du projet, l’équipe avait l’ambition de créer un court métrage entièrement inspiré par la technique de la stop-motion, réalisée en laine. Mais, faute de temps et d’un angle suffisamment original, c’est finalement vers un style bien distinct mêlant noir et blanc, rendu pointilliste et incursion de l’animation 3D inspirée de la laine que s’est dirigée l’équipe.

« Nous voulions un univers intimiste et poétique qui reflète les sentiments de Patsy. Le noir et blanc évoque sa mélancolie et sa fragilité face aux événements auxquels elle est confrontée, tandis que la couleur, revenant lors de la dernière séquence, évoque le bonheur de retrouver son mari. En termes de format, nous avons opté pour le 4:3, un moyen d’emmener le spectateur au plus proche des personnages, en entrant directement dans leur environnement. Enfin, l’effet pointilliste donne une ambiance rêveuse au film, celle-ci est appuyée par des effets de lumière doux et éthérés. »
Des choix largement inspirés par les cinéastes John Kahrs (Paperman) ou David Lowery (A Ghost Story), ainsi que par le travail d’artistes pointillistes comme Eleno Kopka et Benjamin Geffroy.
Des défis techniques importants
Lorsque l’on découvre Tricot de corps pour la première fois, c’est évidemment la création de Patsy qui frappe d’emblée. Le rendu de la laine, réaliste tout en s’intégrant subtilement dans cet univers en deux dimensions aux allures pointillistes, fonctionne à merveille. Un tour de force qui a contraint l’équipe à relever de nombreux défis techniques. C’est au niveau du compositing, l’une des phases finales de la production, que la plupart de ces obstacles ont été surpassés, nous explique l’équipe:

« L’effet 2D pointilliste a principalement été réalisé au compositing, mais cela nous a contraint à traiter beaucoup d’éléments de film 3D classique de manière différente. Par exemple, nous avons dû expérimenter différentes manières de traiter le flou dans le décor, afin de ne pas gêner la compréhension de l’effet pointilliste.
Comme beaucoup d’effets graphiques passaient par le compositing, nous avions une manière bien précise de sortir les différentes parties de chaque image. Notamment en calculant des images où seuls les éléments en laine étaient présents puisqu’ils ne subissent pas le même traitement graphique que le reste. »
C’est avec Substance qu’ont été texturés les personnages de laine, avec un placement très précis des poils pour obtenir un duvet convaincant. Par la suite, et grâce aux possibilités offertes par Nuke, l’équipe a projeté les effets pointillistes sur les autres éléments de l’image, en fonction de leurs positions dans l’espace 3D. Une technique permettant de transformer leurs textures simples, tout en nuances de gris, pour leur donner ce rendu unique.
« Nous voulions également intégrer des lignes semblables à des traits de crayon sur chaque objet, ce qui a aussi été réalisé par projection via le compositing. Seuls les personnages avaient des lignes faciales modélisées en 3D, que nous avons riggées de manière à pouvoir les faire apparaître et les déformer pendant l’animation de leurs expressions. »
Enfin, pour créer le décalage entre les personnages de nature différente, l’équipe s’est également essayée à plusieurs rythmes d’animation différents, entre 12 et 24 images par seconde selon les mouvements. « Malgré tout, nous avons décidé de garder les mouvements de caméras en 24 images par seconde, et nous avons choisi d’en faire peu car il était compliqué de gérer notre technique de projection au compositing avec un mouvement de caméra trop important. Finalement, cela a servi l’ambiance du film puisque ces plans majoritairement fixes donnaient une esthétique nostalgique à nos compositions.
Une collaboration étroite et sans accrocs
De par leur formation commune en animation 3D, les différents membres de l’équipe de Tricot de corps ont pu collaborer de manière efficace, chacun produisant des propositions graphiques distinctes, tout en contribuant à l’ensemble de la production. C’est également au travers du travail d’équipe que s’est construit le scénario, et le film, au travers d’une répartition équitable des plans, un suivi de production régulier et une communication constante.
« Bien sûr, nous avons fait face au petit rush final durant la dernière semaine du projet, mais notre suivi, ainsi que notre capacité à discuter des difficultés que présentait le film nous a permis de ne jamais douter du fait que nous allions parvenir à mener ce projet à bien. C’est cette entente, ainsi qu’une bonne communication dans l’équipe, qui ont clairement fait la différence. Chacun a mis ses points forts au service du projet et s’est investi à fond. Nous avons aussi été très bien conseillés par nos professeurs, qui nous ont accompagnés dans la résolution de chacun de nos problèmes. »

Leur conseil ? Expérimentez, collaborez, soyez pédagogues
Aujourd’hui, l’équipe reste très soudée, répondant d’une seule voix à nos questions. Les retours du public, souvent ému, continue à remplir de joie ces jeunes diplômés qui accompagnent le film, tout en s’insérant dans le marché de l’emploi. Leurs conseils pour les étudiants en passe de se lancer dans un tel projet? « Soyez pédagogues entre vous, essayez de travailler avec tout le monde sans vous tirer dans les pattes. Il faut aussi réaliser que l’on ne fait pas du premier coup un film de la même qualité qu’un Dreamworks ou un Disney. Un film étudiant, c’est avant tout l’occasion d’expérimenter de nouvelles techniques, dans un univers graphique qui nous plaît. »
Un conseil rempli de bienveillance, pour un film qui l’est tout autant. Tricot de corps, comme le film a déjà pu le démontrer dans de nombreux festivals, n’aura aucun mal à toucher le grand public. La qualité de l’animation proposée par cette équipe inventive et soudée fait de ce court métrage un vrai moment de bonheur, doublé d’un récit tendre, simple et universel.
Découvrez dès à présent Tricot de Corps, un film de fin d’études 2024 signé ESMA, disponible en intégralité :
