Quelques mois après la sortie en salles du film, il a accepté de revenir avec nous sur cette expérience et son parcours professionnel depuis la sortie de l’ESMA. Une rencontre-fleuve à découvrir ci-dessous.
Alexandre Mazelly, est-ce que vous vous souvenez de ce qui vous a amené à choisir cette école et ce secteur ?
Après avoir visionné un reportage sur Pixar lorsque j’étais enfant, j’ai eu un coup de cœur immense pour ces métiers de l’ombre. Ils mêlaient mes intérêts principaux : l’art et la technologie.
Alors plus tard, quand j’ai dû me positionner sur mon orientation, j’ai directement cherché comment atteindre ce rêve : devenir artiste 3D.

J’ai fait quelques portes ouvertes d’écoles françaises qui ont été très aidantes pour faire mon choix et valider mon goût pour le domaine. Et après une année de prépa en art, j’ai commencé mes études à l’ESMA à Montpellier.
Qu’est-ce que votre formation vous a apporté, concrètement ?
Intégrer une école comme l’ESMA est très formateur. On est rapidement poussé à développer autonomie, rigueur, sérieux et sens de l’organisation mais on nous incite aussi beaucoup à embrasser notre curiosité naturelle.
Dans ce contexte, on apprend également à travailler avec les autres, à comprendre l’impact de notre travail sur celui de nos collègues, et on découvre les métiers de toute la chaîne de post-production. C’est d’ailleurs quelque chose qui nous différencie sur le marché du travail : nous sortons avec une spécialité mais en sachant quand même tout faire, et ce profil généraliste est très apprécié des studios.
Avec du recul, qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant vos années à l’école ?
Je pense que ce qui m’a le plus marqué c’est la quantité et le rythme de travail tout au long de la formation. Les exercices sont variés, très concrets et challengeants dès le début. C’est ce qui nous pousse à être rigoureux, ou à le devenir, mais aussi parfois ce qui crée des doutes et des remises en question.
En intégrant le marché du travail on comprend à quel point cette formation est proche de la réalité en studio, et on apprécie d’y avoir été préparé.
Ce que vous faites aujourd’hui correspond-il à ce que vous imaginiez en tant qu’étudiant ?
Oui et non ! Sur mon film de fin d’études The Other Me, j’ai eu la chance de faire de la simulation CFX pour des végétaux (avec Vellum sur Houdini). Notre personnage principal n’avait pas de simulation de vêtements ni de cheveux, et à ce moment-là je n’imaginais pas que mon travail sur les algues du court-métrage allait me servir pour mes futures simulations sur Cube d’INOXTAG, GOAT ou même Spider Man : Brand New Day.

C’est lorsque Framestore m’a contacté un an après ma sortie de l’école pour intégrer le launchpad pro en CFX que j’ai saisi l’opportunité en me disant « pourquoi pas ? ». Après tout, difficile de ne pas accepter de travailler pour l’un des plus gros studios d’effets spéciaux au monde !
Pouvez-vous nous présenter brièvement votre poste aujourd’hui?
Je suis CFX Artist. Techanim artist, Creature FX ou Cloth / Hair FX Artist selon les nomenclatures de chaque studio. Mon poste consiste à simuler le mouvement des vêtements, cheveux, muscles, peau et tout autres objets (drapeaux, ballons, toiles d’araignées, etc..). Actuellement, je travaille en tant que Mid CFX TD pour Sony Picture Imageworks, à Montréal.
Comment s’est passé votre travail sur GOAT?
Le travail s’est très bien passé malgré de nombreux challenges, notamment le mélange de l’animation type cartoon avec une animation en “stepped” (12 images/secondes). Concrètement, cela nous a obligé à convertir chaque animation en spline (24 i/s) afin de faire une simulation comme nous le faisons normalement, puis de reconvertir ces images en stepped.
En plus de cette contrainte, nous avions une immense variété d’animaux : du petit hamster au rhinocéros, en passant par la girafe, incluant toutes leurs caractéristiques (variations de poils, plumes, façon de se mouvoir, etc.) et arborant différents vêtements et personnalités. Mais selon moi, plus le challenge est élevé, plus notre travail est intéressant et fun!

Quels étaient les livrables attendus?
En CFX, on récupère les animations livrées par le département d’animation puis on les intègre dans les setups que nous avons programmés et testés auparavant.
L’objectif est d’obtenir des simulations de vêtements et poils/plumes/muscles fluides et cohérentes avec le mouvement (surtout lors des différents matchs de baskets !). Une fois approuvées, celles-ci sont alors redirigées vers le département lighting (éclairage) afin d’être assemblées dans une scène avec l’éclairage final.
Pouvez-vous nous pointer vers des visuels où vous avez eu un impact direct?
Sur les plans partagés ci-dessous, j’ai dû faire moi-même face à différents challenges, comme le mouvement de dribble du basket, où les shorts et le hoodie avaient des mouvements assez rapides.


Sur cet autre plan, les anneaux ont dû être travaillés avec soin pour pouvoir correspondre au design original malgré les mouvements des différentes couches du cou, qui avaient tendance à les« avaler ».
Sur ce plan de Maine le cheval, il a fallu trouver un mouvement naturel et sympa à ses tresses, lorsqu’il bouge la tête.


Enfin, pour Olivia, les plumes devaient rebondir et ne pas s’interpénétrer entre elles, un shot assez complexe mais qui fonctionne très bien sûr le rendu final !
Comment cette aventure vous a-t-elle fait évoluer professionnellement?
J’étais très heureux de pouvoir retravailler sous Houdini, ce que je n’avais quasiment pas eu l’occasion de faire depuis l’école. Cela m’a permis d’évoluer sur ce logiciel, de gagner en compréhension et observation des animaux et de voir de façon flagrante comment le mouvement impact ce qui se dégage du personnage.
Mais ce qui m’a le plus fait évoluer, c’est la quantité et le niveau des plans à livrer qui m’ont poussé à découvrir de nouveaux outils et à échanger avec des seniors très pédagogue, tout à fait ouverts sur le partage de leur expérience. C’est toute la magie de travailler en studio !
Au-delà de ce film, comment percevez-vous l’état actuel du secteur ?
C’est une question difficile. La situation s’est compliquée depuis la pandémie et les nombreuses grèves des scénaristes et d’acteurs à Hollywood. Le secteur a connu un grand ralentissement, des pertes de budgets voire des projets au grand complet.
Au même moment, au Québec, les politiques de crédit de taxes ont changé ce qui a délocalisé beaucoup de productions et a rendu la province moins attractive, avec de nombreuses fermetures. C’est toujours un crève-cœur car on connaît bien souvent les artistes qui y travaillent, et leur investissement dans les projets qui sont parfois abandonnés. Ces difficultés rendent le secteur très concurrentiel en tant qu’artiste. Personnellement, j’ai mis une grosse année à trouver mon premier job.
Aujourd’hui, je me sens très chanceux d’avoir intégré Sony Imageworks, qui est un studio qui me faisait rêver de longue date, et je suis heureux à chaque annonce de prolongation de mon contrat. On sent tout leur dévouement pour nous rassurer et nous rendre la vie plus facile sur ces aspects lorsque possible.
Malgré ce constat, il reste de belles opportunités dans notre industrie. Surtout si l’on est prêt à voyager vers des villes qui se développent dans ce secteur comme Melbourne, Vancouver et Paris par exemple.
Qu’est-ce qui fait selon vous un bon professionnel dans ce secteur ?
Une bonne formation. On sait que c’est un métier qui peut s’apprendre seul, mais rien ne remplace le travail en équipe, la pression extérieure, la pédagogie de professionnels qui connaissent le terrain, pour nous préparer à ces réalités.
Même si ça prend du temps de trouver, que c’est coûteux, je conseillerai toujours à un jeune aujourd’hui, de choisir une bonne formation pas seulement la plus proche ou la plus rapide.
En termes de soft skills, la communication est primordiale. On travaille avec des gens de tous horizons, de toute formation, de toutes cultures, qui parlent tous des langues différentes, il est essentiel de savoir communiquer clairement, d’oser poser des questions, d’oser demander à clarifier et de ne pas avoir peur d’avoir l’air bête.
Enfin, il est important de sortir de la logique scolaire de vouloir démontrer ce que l’on sait faire, pour assumer ce qu’on ne sait pas et ainsi demander de l’aide et apprendre énormément de gens plus expérimentés. Et petit à petit, vous devenez la personne plus expérimentée à qui ont demande conseils.
Personne ne vous en voudra jamais dans un studio de ne pas savoir quelque chose, c’est d’ailleurs comme ça que nous pouvons nous assurer de la qualité d’un environnement de travail, par la volonté d’aider des personnes qui l’occupent, ainsi que la facilité à trouver de l’aide.

Qu’en est-il des compétences managériales?
Je n’ai pas eu l’occasion d’être lead, mais de ce j’ai pu constater, les compétences les plus importantes sont d’avoir un très bon œil, afin de repérer les moindres petits problèmes de simulation, ce qui requiert pas mal d’expérience.
C’est un métier qui nécessite de comprendre le travail de ses artistes, leurs enjeux et d’anticiper les problèmes. Et il faut également beaucoup de sang froid quand on approche de la deadline !
Les jeunes diplômés arrivent-ils suffisamment préparés selon vous ?
Cela dépend vraiment des écoles, mais généralement oui! Houdini est devenu un outil incontournable pour tous les besoins en simulation, et les écoles l’ont bien compris. Toutefois, les écoles françaises restent les meilleures formations, selon les confidences de plusieurs professionnels!
En quoi les nouvelles technologies ont-elles changé votre manière de produire ?
En CFX, très peu de choses ont changé depuis mes débuts dans les studios.
J’ai pu observer quelques améliorations sur les solvers (que ce soit sur Maya nCloth, Vellum, Qualoth) et également sur les muscles, mais le travail reste globalement le même qu’il y a 3-4 ans.
Le COVID a cependant obligé beaucoup de studios à améliorer leurs outils collaboratifs, de review et de communication.
A ce jour, la technologie a encore un impact positif sur la productivité, le travail en équipe et la communication. Mais on reste tous très informés sur l’émergence et l’adoption de l’IA générative dans le secteur.

Comment concilier innovation technologique et exigence artistique dans vos projets ?
La réponse est un peu facile mais c’est aussi un peu la base de notre métier : la technologie est au service de la créativité et de l’art.
Ce sont des outils qui permettent de donner vie à des idées. C’est notre baguette magique. On espère que ça va rester comme ça aussi longtemps que possible. L’innovation technologique a permis, et permettra, de préserver les artistes de tâches répétitives ou pour lesquelles leur talent n’a pas de plus-value, d’aller plus loin dans la simulation et l’immersion des spectateurs, et de pouvoir donner vie à toujours plus d’univers.
Quelles tendances vous semblent majeures à moyen ou long terme pour le secteur ?
Il va être intéressant dans les prochaines années de s’intéresser de près à l’évolution de l’intelligence artificielle et comment celle-ci va être utilisée en « bien » ou en « mal ». Nous espérons (nous, les artistes), que l’IA ne restera qu’un outil afin de gagner en efficacité, en débogage. La génération d’image montre encore aujourd’hui ses limites, mais l’évolution à tellement été exponentielle au cours de ces 3 dernières années qu’elle pourrait atteindre un nouveau seuil de qualité difficilement différentiable pour la majorité des spectateurs.
Une deuxième tendance dans le secteur de l’animation 3D est le retour aux rendus style 2D depuis principalement la sortie de Spiderman : Across the Spiderverse pour ne citer que lui.
C’est une tendance qui revient de plus en plus et qui profite également aux films d’animation 2D principalement produits en France et au Japon.
Quelle place pour la production française dans un marché de plus en plus internationalisé?
Les productions françaises (et francophones) ont toujours su s’intégrer dans le marché international que ce soit pour les séries ou pour les films. Aujourd’hui Illumination, Mikros, nWave, TeamTo, et d’autres studios rayonnent toujours plus avec des productions comme Miraculous, Pat Patrouille, Super Mario Le Film, etc. Plusieurs de ces productions rayonnent d’ailleurs dans des cérémonies prestigieuses telles que les Oscars.
La qualité des formations données dans les écoles françaises depuis maintenant plus de 25 ans a une réputation internationale.
Et vous, où vous voyez-vous dans 5 ans ?
C’est une très bonne question. Les 5 dernières années nous ont montré que tout peut être bouleversé très rapidement.
Si Sony Pictures continue d’avoir des opportunités comme en ce moment, ce sera avec plaisir de continuer à contribuer à ceux-ci que ce soit en tant que lead ou artiste senior.
Dans le cas contraire, j’espère être en mesure d’utiliser mes compétences et toute cette expérience à d’autres fins et dans d’autres studios. J’estime avoir été chanceux de trouver ma place dans ce domaine et de recevoir la confiance de prestigieux studios, je reste positif pour la suite de ma carrière.
Quel conseil donneriez-vous aux étudiants qui se forment aujourd’hui ?
Soyez curieux, soyez généralistes, n’hésitez pas à sortir de votre zone de confort : publicités, YouTube, jeux-vidéos, clips, illustrations, télévision, événementiel, santé. La 3D touche énormément de domaines, le nombre d’emplois étant limité dans le cinéma, il faut continuer à s’ouvrir pour pouvoir travailler en mettant à profit ses compétences dans plein d’univers différents ! Soyez patients pour trouver votre premier poste, la route se fait parfois longue.
Et aux écoles qui les accompagnent ?
Entretenez vos relations avec les studios pour qu’il soit toujours possible pour les étudiants de vivre des stages intéressants, formateurs qui peuvent leur ouvrir des portes pour le futur. N’idéalisez pas le milieu du cinéma, mais ouvrez les horizons pour permettre aux jeunes de découvrir de nouveaux secteurs qui ont tout aussi besoin de leurs talents et compétences !
Enfin, je dirais aussi de réfléchir à l’impact de l’ouverture de nouvelles formations et écoles dans le contexte que nous vivons aujourd’hui.
Entretenez vos relations avec les studios pour qu’il soit toujours possible pour les étudiants de vivre des stages intéressants, formateurs qui peuvent leur ouvrir des portes pour le futur. N’idéalisez pas le milieu du cinéma, mais ouvrez les horizons pour permettre aux jeunes de découvrir de nouveaux secteurs qui ont tout aussi besoin de leurs talents et compétences !
Une dernière chose que vous aimeriez partager ?
Merci pour votre intérêt pour mon parcours, j’espère que ce témoignage sera utile et inspirant pour qui le lira. C’est un métier extrêmement enrichissant qui, bien que plein de défis, est gratifiant et fait battre nos cœurs d’enfants.
