“Sorgin”, en basque, que l’on prononce “chorguigna”, désigne la sorcière, ou plus généralement celle qui pratique la sorcellerie. Un mot lourd de sens, et qui mènera à la torture et au bûcher des milliers de femmes en Europe, et en France.
Une direction artistique inspirée de la gravure
Remettre en images ces femmes, c’est aussi leur rendre hommage, et c’était la volonté de cette équipe de l’ESMA, qui livre avec ce court métrage de fin d’études un puissant récit transgénérationnel qui dépasse l’espace et le temps.
Réalisé par Alexandre Maurier, Bilal Duat Wibaux, Caroline Vanek, Enzo Mondet, Hugo Girard, Julia Beaurain, Leïa Ribon, Rebecca Hatté et Rebecca Pellegrin, Sorgin 1615 se démarque également par son esthétique léchée et sa palette de noirs et blancs puissants inspirés de la gravure.

Un défi technique et artistique autant qu’un vrai challenge en termes de narration, autour duquel nous sommes revenus avec l’équipe de réalisation.
“Notre direction artistique s’inspire de l’esthétique de la gravure”, nous explique l’équipe. Un choix en cohérence avec le contexte historique de leur récit et de l’époque où se déroule Sorgin. Dans les années 1600, la gravure était en effet une technique artistique répandue, notamment aux Pays-Bas, devenus maîtres dans cet art à l’échelle européenne.
“Ce procédé visuel servait notamment à diffuser le pouvoir et l’image des figures nobles à travers le territoire”, explique l’équipe. “Dans notre court-métrage, nous avons choisi de détourner cette pratique pour représenter celles que l’histoire a effacé. Plutôt que de prôner l’autorité et de véhiculer les images du pouvoir, nous nous servons de cette technique pour dénoncer les dérives de ces autorités, et la mainmise que certains hommes exercent sur les femmes.”
Un renversement qui donne toute sa force à ce choix de direction artistique osé. Un pari réussi, qui a fait son effet sur les jurés de l’ESMA Graduation Show 2025, mais a également permis au film de voyager dans les festivals internationaux et de remporter le prix de la meilleure direction artistique au festival Luminarium.
Alliant forme et fond pour appuyer l’impact de leur récit, l’équipe utilise ces noirs et blancs aux contrastes marqués pour renforcer la dimension sombre et horrifique de leur scénario, tandis que le traitement hybride en 2D/3D évoque l’univers du conte, ajoutant une touche de charme à l’ensemble. Un choix visuel fort, à la fois esthétique et engagé, qui a néanmoins causé bien des tracas techniques à l’équipe.

Des défis techniques pour recréer l’esthétique de la gravure
Pour mettre en images ce récit, l’équipe a d’abord construit un storyboard en 2D, qu’elle a ensuite réitéré en 3D pour y intégrer ses personnages au design particulier.

Un vrai travail de sculpt a été réalisé sur les mains, les vêtements et les visages des protagonistes, ainsi que sur le personnage du chasseur qui s’attaque au groupe.

De quoi renforcer l’impact visuel et émotionnel du film, tout en restant fidèle aux influences revendiquées par l’équipe, qu’elles soient modernes ou contemporaines du récit.
“D’un point de vue technique et afin de recréer l’esthétique de la gravure, nous avons dû repenser notre approche de la 3D”, explique l’équipe.
“Pour les personnages, plusieurs types de lignes ont été dessinés à la main, avec des densités variées. Cette méthode permettait en effet d’adapter la densité des traits en fonction de la distance à la caméra, tout en assurant leur lisibilité.”
Pour ce qui est des décors, la complexité et la diversité des éléments à porter à l’écran (flammes, végétation, foule, …) rendaient ce procédé difficile à reproduire manuellement. L’équipe a donc développé un système procédural projetant des lignes directement sur les objets.
“Ce procédé nous a offert une grande flexibilité, permettant d’ajuster facilement la densité des traits. Pour éviter leur redondance visuelle, plusieurs lignes de couleurs et directions différentes ont été projetées, facilitant le choix de l’orientation la plus lisible en compositing.”
Malgré tout, l’utilisation de ces lignes représentait également un enjeu lorsque celles-ci entraient en interaction avec la lumière. Un second enjeu technique concernait l’interaction des lignes avec la lumière. “Pour remédier à ce problème sur les personnages”, explique l’équipe, “nous avons mis en place un toon-shader utilisant des scripts OSL, qui générait des zones hachurées plus claires.”

Une ingénieuse manière de venir à bout des difficultés rencontrées au cours de ce travail d’équipe, résolu grâce à une communication efficace et à des compétences développées au cours de leur formation en animation 3D et effets spéciaux, ainsi que grâce à leurs recherches personnelles. Et du côté des décors, un système basé sur plusieurs épaisseurs de traits mis en place par les responsables lighting a permis aux lignes de s’épaissir sous l’effet de la lumière, accentuant ainsi le contraste et la lisibilité des volumes.
Un récit engagé qui résonne encore aujourd’hui
Au bout du compte, Sorgin 1615 délivre, en quelques minutes, un message fort sur les violences subies par ces femmes d’un autre âge, mais qui résonne parfois un peu trop avec l’actualité.
Car au-delà de la chasse aux sorcières, aujourd’hui révolue, c’est toute l’emprise d’une société abusive et patriarcale que l’équipe de ce court métrage puissant souhaitait mettre en images.

Un pari artistiquement risqué et techniquement truffé de défis, mais que ces étudiantes et étudiants ont su relever pour parvenir à la création de ce film de fin d’études de grande qualité.
Découvrez dès à présent Sorgin 1615, un film de fin d’études 2025 signé ESMA, disponible en intégralité :