Animation 3D, Interviews de Pros

De l’ESMA au poste de CEO, rencontre avec Jordan Soler, co-fondateur de Stim Studio

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3DVF.com pour l'ESMA

11 minutes de lecture

Ce n’est pas tous les jours qu’on a le plaisir d’échanger avec un ancien étudiant devenu fondateur de sa propre société. Qui plus est quand celle-ci, Stim Studio, est aujourd’hui les des studios à la plus forte croissance dans le paysage international de l’animation 3D!

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Mais avant d’en arriver là, Jordan Soler, diplômé de l’ESMA Montpellier en 2015, a largement roulé sa bosse dans l’industrie. 

Portrait d’un globe-trotter qui n’a pas sa langue dans sa poche et ne se voile pas la face sur les réalités d’un secteur en constante évolution.

Car derrière ce franc-parler, c’est l’amour pour l’animation sous toutes ses formes qui continue à nourrir Jordan Soler, toujours à l’aise dans ce métier-passion où il a construit sa carrière et son entreprise.

portrait jordan soler stim studio

Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre parcours depuis vos années à l’ESMA jusqu’à votre poste actuel ?

Pour faire court, j’ai démarré chez Illumination Mac Guff la semaine suivant ma remise de diplôme, sur Moi, moche et méchant 3 au poste de junior groom artist à Paris. Après un an là-bas, j’ai été contacté par MPC Londres pour le même poste, et j’y suis parti en août 2016. J’ai pu y travailler sur pas mal de projets (La Momie, Alpha, Justice League, Le Roi Lion, etc.), avant de m’envoler en 2017 pour Sydney.

Animal Logic (aujourd’hui Netflix Animation) m’avait contacté pour un poste de senior groom artist. J’y ai principalement travaillé sur Pierre Lapin, où j’ai eu la chance d’être le groom artist principal sur tous les personnages.

Mon PVT australien arrivant à sa fin, Method Studios (à Vancouver) m’a fait une proposition pour janvier 2018. Je suis donc rentré deux petits mois en France, durant lesquels j’ai travaillé à Paris chez Superprod pour les aider sur le développement initial de différentes séries, notamment Toto. 

S’en sont suivies pas mal d’années sur la côte ouest du Canada. D’abord chez Method Studios, où j’ai pu passer lead groom sur Aquaman, Les Animaux Fantastiques, The Christmas Chronicles, entre autres, puis chez Image Engine, où j’ai supervisé la partie groom sur des projets comme Game of Thrones, The Mandalorian, Mulan, John Wick, etc. Avec l’arrivée du Covid, ils m’ont demandé d’intégrer les équipes de Cinesite, où j’ai été senior groom sur le film d’animation La Famille Addams.

Après quelques mois chez Cinesite, j’ai choisi de partir pour créer Stim avec Félix [Ferrand, lui aussi diplômé de l’ESMA, NDLR], tout en restant superviseur groom chez Atomic Cartoons à Vancouver. Je suis finalement rentré en France fin 2023 suite à la croissance de l’entreprise et la nécessité pour moi d’être physiquement sur place.

Cela remonte un peu, mais qu’est-ce qui vous a amené à choisir cette école et ce secteur ?

Je cherchais une école de 3D sur Internet et, à l’époque, les forums tels que Le Site du Zéro (devenu OpenClassrooms) étaient de vrais lieux d’échange. J’y ai discuté avec une ancienne élève qui m’a conseillé l’ESMA. Je suis venu visiter les locaux, et j’ai décidé de déposer ma candidature.

Avec du recul, ce qui m’a le plus marqué pendant mes années à l’école reste la qualité des professeurs. Le cursus, à mon époque, se faisait en trois ans et était extrêmement intense. C’était, à mon sens, une formule idéale qui forgeait des élèves prêts à affronter ce qui les attendait dans le monde professionnel.

Ce que vous faites aujourd’hui correspond-il à ce que vous imaginiez en tant qu’étudiant ?

Le côté dirigeant d’entreprise, pas nécessairement, car j’avais plutôt l’impression à l’école que j’allais faire une carrière de pur graphiste. En revanche, toutes mes années en tant que graphiste correspondaient exactement à ce que j’avais en tête. Depuis ma sortie de l’école, il ne m’est pas arrivé une seule journée d’aller au travail la boule au ventre. Le « métier passion » est une réalité, et c’est, je pense, ce qui anime chacun et chacune d’entre nous.

Pouvez-vous nous présenter brièvement votre studio, et les projets que vous y développez?

Stim est un studio de fabrication qui s’est d’abord implanté à Lyon, avant de se développer à Angoulême, Liège et désormais [depuis juin 2026, NDLR] aux Îles Canaries, à Tenerife.

À l’origine, nous avons commencé par faire de l’asset, puis nous avons pris en charge des projets dans leur globalité. Nous avons touché à tout : pub, VFX, animation, séries, longs et courts-métrages… Aujourd’hui, nous nous recentrons beaucoup plus sur la série et le long-métrage d’animation. Nous sommes un studio de fabrication très proche des producteurs et des distributeurs, capable de générer des plans de financement uniques pour eux grâce à nos différentes localisations. En revanche, nous ne développons aucun projet en interne : nous ne sommes pas un studio de production à proprement parler et nous ne cherchons pas à créer nos propres IP (propriétés intellectuelles).

Le projet dont je suis le plus fier est La fille dans les nuages [produit par Brio Films et Panama Productions, NDLR], notre premier long-métrage, qui sort le 22 juillet 2026. C’est une immense fierté de pouvoir dire qu’on a tout fait de A à Z, avec une partie de l’animation réalisée chez Supamonks en région Occitanie. Avec ce film, nous avons atteint un palier majeur pour nous, qui nous permet de nous projeter sereinement sur d’autres longs-métrages !

Comment percevez-vous l’état actuel du secteur en France et à l’international ?

L’état de l’industrie est assez préoccupant. La France et ses régions ne font pas les efforts nécessaires pour s’assurer que nous restions compétitifs, alors que nous avions tous les atouts pour être le pays leader dans ce secteur. Chez Stim, nous essayons d’apporter une réponse cohérente à cette crise en implantant nos studios dans plusieurs régions et pays, mais il est crucial que tout le monde prenne conscience que l’industrie ne sera plus jamais comme avant. 

Nous avons connu une sorte d’Eldorado où tout le monde dépensait sans compter (Netflix et les autres plateformes). Les studios de fabrication ont surfé sur cette vague et se retrouvent, dix ans plus tard, surpris par la crise et par l’explosion d’une bulle que tout le monde voyait pourtant venir. On s’est voilé la face pendant trop longtemps. 

Le choc est brutal, mais il va au moins permettre de repartir sur des bases plus saines, même si la transition est douloureuse pour tout le monde. L’avenir reste intéressant et radieux, mais il ne faudra pas reproduire les mêmes schémas.

Dans ce contexte, qu’est-ce qui fait selon vous un bon professionnel aujourd’hui?

De plus en plus, ce qui va faire la différence, c’est la compréhension globale de la 3D et la curiosité des artistes sur la manière dont se structure un projet : comprendre les plans de financement, savoir ce que nos clients attendent et connaître nos contraintes. L’art et le beau, c’est une chose, et c’est ce qu’on demande à tout le monde de savoir faire depuis vingt ans. Mais aujourd’hui, pour être un bon professionnel, il faut aller plus loin que ça.

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Que pensez-vous des jeunes diplômés qui arrivent sur le marché en 2026?

Les jeunes diplômés de l’ESMA ou d’autres grandes écoles ont un excellent niveau technique et artistique, et nous sommes toujours ravis de les intégrer. 

Par contre, ils arrivent de moins en moins préparés à la réalité de notre industrie, notamment à sa flexibilité : la capacité à bouger, à voyager et à aller là où se trouve le travail. Le télétravail a fait beaucoup de mal à ce niveau-là (même s’il a apporté du bien sur d’autres aspects). Je reçois trop d’e-mails de juniors qui demandent des tarifs complètement déconnectés de la réalité du marché, et qui n’ont aucune envie de se déplacer. Les écoles doivent agir là-dessus ; il est primordial que les élèves soient préparés aux contraintes réelles des studios.

Quant aux relations écoles/studios, je trouve qu’elles manquent encore de fluidité. Nous en avons une bonne avec l’ESMA parce que nous en sommes d’anciens élèves et que nous sommes, de par notre croissance, l’un des studios qui recrutent le plus de sortants de chez eux. Mais globalement, il reste une réelle déconnexion sur le marché.

En quoi les nouvelles technologies ont-elles changé votre manière de produire, et quel est l’impact sur les équipes et les budgets ?

Pour la plupart des technologies, il n’y a pas de changement drastique. Il y a eu beaucoup de promesses, mais cela reste des outils. La réalité, c’est que notre métier vit des révolutions régulières comme cela a été le cas avec l’arrivée d’Houdini et de tant d’autres logiciels. Unreal, la mocap ou les outils collaboratifs ne bousculent pas fondamentalement la donne.

En revanche, l’IA est la vraie révolution technologique qui bouleverse absolument toutes les industries. Il n’y a pas d’explication simple ou unique, mais l’IA change notre secteur sur tous les aspects, que ce soit aujourd’hui ou pour demain. Il faut l’utiliser, la comprendre, et être cohérent avec ce que l’on veut en faire, notamment sur le plan éthique. Cela a forcément un impact sur les structures et les budgets, comme n’importe quel outil, à la différence près que celui-ci se révolutionne chaque semaine.

Quelles tendances vous semblent majeures à moyen ou long terme pour le secteur, et quelle place pour la production française dans cet avenir de l’industrie?

La tendance majeure selon moi sera l’émergence de studios capables d’être polyvalents dans leur approche de la fabrication et du financement. Être un simple prestataire qui attend passivement que la balle tombe dans son camp me semble aujourd’hui très compliqué. Les budgets se réduisent et risquent de continuer à le faire : il faut vivre avec, et trouver des façons intelligentes et agiles de fabriquer.

La France a clairement sa carte à jouer, si les régions et le CNC jouent le jeu correctement. Nous avons tout pour réussir: les talents, la technologie, les entreprises et l’envie. La balle est aussi dans le camp des politiques régionales. Où est-ce que je me vois dans 5 ans? Stim va continuer à croître, et nous allons continuer à fabriquer des longs-métrages et des séries d’envergure.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants et aux écoles? 

Pour les étudiants : restez généralistes. Comprenez les départements qui se situent avant et après le vôtre dans la pipeline. Ensuite, mettez l’effort sur ce que vous avez envie de faire, là où vous avez du talent, et surtout là où il y a du recrutement. 

Et surtout, mettez-vous à l’IA. Si vous ne le faites pas, vous êtes déjà en retard et ce n’est pas normal. Notre métier est né d’une révolution technologique ; si vous avez peur des nouvelles technologies, vous n’avez rien à faire là. Cela ne veut pas dire être « pour » ou « contre », ni refuser de réguler les choses. Mais ce n’est pas en boudant le progrès que vous allez avancer.

Pour les écoles : même constat. Soyez transparentes et cohérentes avec vos étudiants sur la réalité du monde du travail. Formez peut-être moins de jeunes, mais formez-les aux réalités du marché. Parlez-leur des coûts de fabrication, des coûts de production, parlez-leur d’IA et mettez-les à jour sur ce qu’est réellement le marché du travail dans l’animation aujourd’hui.

Et pour les régions : ayons une discussion claire sur ce que vous pouvez proposer au milieu de l’animation, et sur ce que nous pouvons vous garantir pour le futur.

Pour finir, Stim va énormément recruter dans les prochains mois, en particulier à Tenerife [le dernier studio ouvert par la société, après Lyon, Angoulême, Liège et le Canada]. 

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