Animation 3D, Interviews de Pros

De l’ESMA Lyon à la Nouvelle-Zélande : rencontre avec Loïc Girault, Environment artist, mais pas que

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3DVF.com pour l'ESMA

12 minutes de lecture

Diplômé de l’ESMA en 2023, soit il y a à peine trois ans, Loïc Girault a déjà roulé sa bosse dans l’industrie de l’animation et des effets spéciaux.

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 C’est au festival d’Annecy qu’il rencontre les équipes de Floating Rock Studio, un “boutique studio” d’animation basé à Wellington. Littéralement, l’autre bout du monde. 

Pourtant, Loïc s’envole quelques mois à peine après son diplôme pour la Nouvelle-Zélande.

Entre envie de voyage et opportunité professionnelle, c’est ainsi qu’il commence sa carrière chez Floating Rock, studio avec lequel il collabore toujours aujourd’hui tout en poursuivant le développement de nouveaux projets, notamment avec The Rookies. 

Le temps d’une rencontre en visio avec dix heures de décalage, Loïc a accepté de nous partager son expérience, ses conseils et son ressenti depuis l’autre côté du monde.

portrait loic girault

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous raconter comment vous êtes entré dans le monde de la 3D ainsi que votre parcours scolaire ?

J’ai obtenu mon diplôme de l’ESMA Lyon en 2023, mais c’est vrai que l’intérêt pour le milieu artistique et la 3D remonte à mon enfance ; je faisais de l’aquarelle avec un professeur en Bretagne, d’où je suis originaire. Même si j’avais un peu mis ce côté artistique de côté durant quelques années, la rencontre avec un ami parti aux Gobelins a tout changé. Il m’a partagé les coulisses des nouveaux médias, des jeux vidéo et des films en termes artistiques, et c’est cela qui m’a donné envie de m’orienter vers le métier de concepteur.

À 18 ans, comme je devais retravailler mes fondamentaux en dessin, j’ai fait une année de classe prépa. C’était une année très enrichissante, mais l’école où j’étais ne me convenait pas tout à fait au-delà de la prépa. Je suis donc parti à l’ESMA Lyon pour y suivre la formation d’animation 3D et effets spéciaux

Comment s’est passée cette formation? 

C’était une expérience incroyable. Comme nous étions seulement la deuxième ou troisième promotion à être diplômée à Lyon, tout était encore à construire dans cette école. Cela a créé un rapport très particulier avec les professeurs et une ambiance familiale unique dont je garde de très bons souvenirs. Durant mon cursus, je me suis orienté vers l’aspect visuel et l’image de la 3D plutôt que l’animation pure, devenant généraliste en environnement. 

En quatrième année, grâce à un déplacement organisé par l’ESMA au Festival d’Annecy, j’ai profité de l’occasion pour rencontrer des gens de l’industrie. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré les fondateurs de Floating Rock, et c’est là qu’ils m’ont recruté et fait venir de France en Nouvelle-Zélande environ trois ou quatre mois après l’obtention de mon diplôme, fin 2023.

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Comment avez-vous fait ce choix de quitter la France pour la Nouvelle-Zélande, et quel a été l’impact de ce départ à l’autre bout du monde ?

La Nouvelle-Zélande, c’est littéralement le bout du monde, avec 35 heures de vol pour arriver jusqu’ici. N’ayant pas beaucoup eu l’occasion de voyager plus jeune, je m’étais promis de partir à l’étranger dès l’obtention de mon diplôme, peu importe la destination.

Au départ, j’avais fait des démarches de PVT pour aller au Canada, mais nous avons subi de plein fouet la crise du COVID et la grève des scénaristes qui a fait beaucoup de mal au secteur. Et au Canada, la situation n’était plus si attrayante.

Heureusement, je suis passé à travers les mailles du filet. Le courant étant bien passé avec l’équipe de Floating Rock lors de notre rencontre à Annecy. Le studio avait l’air sympa, mon profil généraliste les intéressait et le succès de notre film de fin d’études Coquille y a sans doute été pour quelque chose également. 

Lorsqu’ils m’ont proposé de venir travailler en Nouvelle-Zélande, je n’ai pas trop réfléchi, je voyais cela comme une aventure. Mes idées sur le pays étaient assez vagues, je pensais par exemple que cela ressemblerait à Londres (spoiler: ce n’est pas le cas), mais ce fut une très bonne surprise.

Comment décririez-vous votre poste aujourd’hui au sein de Floating Rock ?

C’est une petite structure, ce qui nous permet d’avoir la main sur énormément de choses. Étant du côté environnement, j’interviens assez tôt dans les étapes de early layout, ray block et set dress, jusqu’à la fin du look dev avec parfois un peu de scatter et de travail sur le lighting

Ce fonctionnement sur l’ensemble du pipeline est vraiment passionnant. En discutant avec des artistes travaillant dans de grosses structures à Wellington, comme Wētā FX, j’ai pu mesurer ma chance. Dans les très grands studios, on se retrouve souvent compartimenté sur un ou deux assets, et on devient plus des exécutants que de véritables artistes. Chez Floating Rock, on bénéficie de plus de liberté créative. Et si l’on gagne la confiance des leads et des superviseurs, il est beaucoup plus simple de progresser, d’évoluer et de gagner en responsabilités.

Sur quels types de projets travaillez-vous aujourd’hui?

Quand j’ai commencé, j’ai touché un peu à tout. Floating Rock avait des projets s’appuyant sur Unreal Engine, un moteur de rendu que je n’utilisais pas du tout durant mes études. J’ai donc dû réaliser des projets personnels de mon côté pour leur montrer que j’avais envie d’apprendre et que j’avais les capacités de m’adapter à leur environnement de travail. Je pense que cette démarche créative et ce niveau d’engagement leur ont plu.

Mon premier projet officiel au studio a été une série pour NBC (Surviving Earth), une production préhistorique avec des créatures. J’y ai fait du développement de créatures et des tâches assez basiques. 

Floating Rock développe aussi ses propres propriétés intellectuelles via un incubateur appelé Pitchfest, où ils sélectionnent des projets pour ensuite les produire en interne. J’ai pu travailler sur ces projets originaux très différents et très embryonnaires, ce qui offre une grande liberté d’expérimentation. En 2025, j’ai également travaillé pour un autre studio (37Degrees) sur des cinématiques de jeux vidéo très cool, avant de revenir au sein de Floating Rock en 2026.

Comment ressentez-vous aujourd’hui l’état du secteur de l’animation dans le monde ?

C’est une question très vaste, dont je discute d’ailleurs souvent avec des étudiants de l’ESMA au travers d’accompagnements et de webinaires. Je reste globalement positif, même s’il y a beaucoup d’inquiétudes légitimes lorsqu’on débute sa carrière. En discutant avec les fondateurs du studio 37Degrees, je vois que ces incertitudes ont parfois tendance à paralyser les gens lorsqu’ils se sentent submergés par ces évolutions. L’intelligence artificielle est perçue comme une menace, une épée de Damoclès de plus en plus puissante. Des collègues du côté technique chez Wētā ou Epic Games constatent déjà de vrais changements: ils n’ont parfois plus besoin de profils juniors car l’IA est capable de coder directement.

Cependant, pour le côté artistique, je pense que tout dépend de notre positionnement. Il ne serait pas surprenant que les profils de purs exécutants, comme dans les grands studios, soient remplacés. En revanche, si l’on s’affirme comme un véritable artiste avec sa propre patte ou une personnalité attachante, je suis convaincu que notre place dans l’industrie est beaucoup plus pérenne. Si l’on se contente de travailler en tant que lighter de manière automatique par exemple, ou en exécutant son lighting comme une tâche répétitive à la chaîne, on devient technicien plutôt qu’artiste, et les techniciens sont faciles à remplacer. L’artiste, quant à lui, fait appel aux émotions, ce que l’IA n’est pas capable de transmettre. C’est pour cela que j’ai confiance en l’avenir.

Pour faire le lien avec ce que vous évoquez: qu’est-ce qui fait selon toi un bon professionnel dans le secteur aujourd’hui ?

Et est-ce que les jeunes diplômés arrivent suffisamment préparés sur le marché de l’emploi ?

Les jeunes diplômés sont bien formés, mais cela dépend des écoles. Le marché actuel subit une multiplication des ouvertures d’écoles, ce qui l’inonde constamment de profils juniors. Dans cette masse, il faut savoir se démarquer, et cela ne passe pas uniquement par la technique. Je n’étais pas le meilleur de ma classe, mais j’ai toujours été très proactif. La proactivité et le fait de montrer sa motivation spontanément font toute la différence. Par exemple, mon initiative d’apprendre Unreal Engine de mon côté m’a grandement aidé à obtenir mon poste chez Floating Rock.

Aujourd’hui, je m’implique aussi dans l’organisation du Wellington Animation Festival, pour mettre en place des concours et soutenir les étudiants locaux, qui souffrent d’un fort isolement et d’un manque d’opportunités par rapport à la France. Cette proactivité m’a aussi ouvert les portes de The Rookies, où je collabore avec Alwyn Hunt et Sabrina Scalfari, des personnes formidables qui font confiance pour développer de nouvelles collaborations et des partenariats.

Évidemment, dans ce secteur, posséder un excellent portfolio artistique et technique est le strict minimum, mais il ne faut jamais négliger l’aspect humain et relationnel.

Où vous voyez-vous dans cinq ans?

Honnêtement, je ne sais pas trop. Mon implication dans les festivals et The Rookies me permet de développer de nouvelles compétences en leadership et en gestion (démarchage de sponsors, gestion de budgets, organisation), ce qui est tout à fait compatible avec mon travail d’artiste.

En deux ou trois ans, j’ai réalisé que l’image que j’avais de cette industrie était un peu différente de la réalité. Le système de pur exécutant ne me plaît pas, et explorer d’autres milieux me permet d’ouvrir mon esprit et d’envisager de nouvelles possibilités, voire de lier les deux. 

Pour être tout à fait honnête, il m’est impossible de me projeter avec certitude à cinq ans dans un milieu si instable où la visibilité des contrats dépasse rarement quelques mois ou un an. Mon but est de continuer à développer ma propre expertise, à entreprendre des projets personnels (un film, un jeu ou une entreprise) et à bien m’entourer.

À 26 ans, je reste relativement jeune. L’avantage de la Nouvelle-Zélande, et de Wellington en particulier, c’est que c’est une petite ville qui attire des profils très expérimentés ayant voyagé partout. Beaucoup viennent ici après avoir travaillé intensément au Canada ou ailleurs pour trouver un cadre de vie plus sain, loin du rythme effréné des heures de crunch. L’accès à ces personnes y est direct, on peut facilement créer des liens avec elles, ce qui est extrêmement enrichissant et explique pourquoi je souhaite y rester encore un moment.

Ce qui est intéressant, c’est que l’on constate effectivement un certain gap générationnel entre votre profil et celui de vos prédécesseurs: les jeunes diplômés d’aujourd’hui explorent des profils plus « multi-casquettes » pour s’ouvrir des horizons, à l’inverse de personnes qui se spécialisaient hier pour ensuite grandir petit à petit au sein d’un même studio.

Comment percevez-vous cette évolution?

C’est un vrai questionnement. À ma sortie d’école, j’ai travaillé sur la série The Wrecking Crew pour Amazon Prime, et je me suis retrouvé parfois à devoir fabriquer des assets de manière très répétitive, comme des arbres en série. C’est une forme de « fordisme » de l’industrie où les studios segmentent les tâches à l’extrême pour gagner en efficacité, et cela ne m’intéresse pas. 

C’est là tout l’intérêt des petits studios qui vous font confiance et vous laissent gérer l’ensemble d’un sujet. C’est aussi pour me protéger de cette routine industrielle que je me suis tourné vers The Rookies. J’ai la vingtaine donc tout va bien, mais je ne me vois pas faire de la production d’assets à la chaîne à 40 ou 50 ans. Pour moi, il faut voir plus large.

Concernant les écoles, le fait que les outils et l’accès à la formation se démocratisent est une excellente chose. Certes, cela amène une masse importante de juniors sur le marché , mais cela permet aussi à des talents incroyablement créatifs de s’exprimer pleinement. Quand on regarde les projets personnels et les portfolios sur Blender ou The Rookies, la qualité est tout simplement impressionnante. 

En résumé, ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas l’apocalypse, il faut simplement continuer à travailler et à développer son art.

Quelques conseils à l’attention des futurs diplômés? 

Pour résumer mes conseils essentiels à l’attention des futurs diplômés, je dirais ceci: commencez par cultiver activement vos propres compétences sans attendre passivement d’être recruté. Ne vous enfermez pas uniquement dans le modèle traditionnel junior/mid/senior dont on ignore la viabilité à long terme. Restez curieux face aux nouvelles technologies, travaillez d’arrache-pied votre réseau (networking) car c’est la seule manière de rebondir en période difficile. Et enfin, instaurez et préservez une relation de confiance durable avec vos collaborateurs, car perdre cette confiance peut briser une carrière.

Il arrive que la recherche de projets soit complexe en Nouvelle-Zélande, car beaucoup de productions partent en Australie pour des raisons de taxes, ce qui complique la donne pour les studios locaux. Mais selon moi, il faut rester positif. Le public consomme énormément de contenus sur Netflix ou dans les jeux vidéo, l’industrie est loin de mourir et il y aura toujours besoin de talents pour fabriquer ces images.