Diplômé de l’ESMA en 2016, Anthony Bonnard évolue depuis près de dix ans dans l’industrie du cinéma d’animation. Après plusieurs expériences dans des studios londoniens, il travaille aujourd’hui chez Illumination, en France, où il occupe le poste de lead lighting artist.
Ce rôle, il le présente avec simplicité : « Être lead, c’est être chef d’équipe au sein du département lighting. » Une définition concise, derrière laquelle se dessine pourtant une fonction complète, à la croisée de la création visuelle, de la maîtrise technique et de l’accompagnement des équipes.
Au fil de son parcours, il a construit une approche du métier où la qualité d’une image ne se limite pas à son esthétique. Elle repose aussi sur sa lisibilité, sa cohérence narrative et la capacité d’une équipe à faire circuler une intention artistique jusqu’à l’image finale.

Un parcours nourri par le dessin et le cinéma
Avant d’intégrer le secteur de l’animation, Anthony Bonnard se forme d’abord aux arts appliqués. Son intérêt pour l’image se construit progressivement, à partir de deux appuis complémentaires : le dessin, découvert jeune, puis le cinéma, qui devient une passion au lycée.
Il évoque aussi l’importance du soutien familial dans cette orientation : « J’ai eu beaucoup de chance d’avoir des parents qui m’ont encouragé à aller vers ce que je voulais faire. » Cette confiance lui permet d’envisager sérieusement une voie artistique et de chercher une formation adaptée à ses ambitions.
Son parcours n’est pourtant pas immédiatement linéaire. Après le lycée, il suit une première année dans une école à Lyon, qu’il décrit comme peu concluante. Avec le recul, il y voit une étape de maturation. Il lui fallait un cadre, mais aussi davantage de rigueur et d’autonomie.
L’entrée à l’ESMA marque alors un tournant. Elle lui permet de quitter sa ville natale, de s’éloigner du cadre familial et de se responsabiliser. Cette évolution personnelle accompagne sa progression artistique. L’école devient à la fois un lieu de formation et un espace où se construit une discipline de travail plus proche des exigences professionnelles.

L’ESMA, un socle technique et humain
Anthony Bonnard reconnaît d’abord l’apport technique de la formation. À sa sortie, il estime avoir disposé des bases nécessaires pour intégrer l’industrie dans de bonnes conditions. « L’ESMA m’a apporté le bagage technique nécessaire pour être efficace dans l’industrie dans laquelle je travaille aujourd’hui », explique-t-il.
Cette préparation lui permet d’aborder ses premières expériences professionnelles sans sentiment de retard ou de décalage face aux attentes des studios. Mais ce n’est pas seulement cette dimension technique qu’il retient.
Avec le recul, il insiste davantage sur les apprentissages moins visibles du cursus. Le projet de fin d’études, réalisé en équipe, lui a permis de travailler des compétences essentielles : organiser un collectif, faire avancer un projet commun, maintenir une dynamique constructive et apprendre à composer avec les autres.
Ces dimensions humaines occupent aujourd’hui une place centrale dans son quotidien de lead. Il ne s’agit plus seulement de produire ses propres images, mais aussi d’accompagner le travail des autres, de fluidifier les échanges et de faire progresser une équipe. Cette sensibilité au collectif, Anthony Bonnard la relie directement à son expérience à l’ESMA.
Le projet de fin d’études, une expérience fondatrice
Parmi les éléments les plus marquants de sa formation, il cite le projet de fin d’études. Il le décrit comme une expérience rare : une année entière consacrée à la création d’un film, en équipe, avec l’accompagnement des enseignants.
Ce qui le marque, avec le recul, c’est la possibilité de traverser toutes les étapes d’un projet. « Avoir l’opportunité de réaliser un projet de A à Z, de la conception du scénario jusqu’à la projection sur grand écran, ce n’est pas anodin. » Dans le cinéma d’animation, cette expérience permet de comprendre concrètement la durée, les contraintes et les exigences d’une production.
Cette dernière année agit comme une parenthèse exigeante. Elle offre le temps de développer une idée, de l’éprouver collectivement, de résoudre des problèmes et de faire aboutir une intention artistique. Elle permet aussi de mesurer ce que suppose réellement un travail d’équipe sur un projet long.
Cette expérience reste l’un des apports les plus précieux de son passage à l’ESMA. Elle lui a permis de comprendre que la réussite d’un film ne dépend pas uniquement de compétences individuelles, mais aussi de la qualité des relations de travail et de la capacité d’un groupe à avancer dans la même direction.
Le lighting, un métier au service de la narration
Chez Illumination, Anthony Bonnard travaille au département lighting. Pour rendre son métier accessible, il le rapproche du rôle de chef opérateur sur un plateau de tournage. La différence tient au support : au lieu de placer des lumières physiques sur un plateau, le lighting artist construit l’éclairage dans un environnement 3D.
Le lighting consiste à travailler la lumière, les ombres, la lisibilité de l’image et l’orientation du regard. L’objectif n’est pas seulement esthétique. Il s’agit de guider le spectateur et de soutenir la mise en scène. « Notre but est de rendre l’image la plus belle et la plus lisible possible, et d’amener le regard du spectateur là où l’on veut qu’il regarde. »
Cette dimension narrative est essentielle dans sa vision du métier. La lumière doit prolonger l’intention du film, renforcer une émotion, clarifier une action ou accompagner un moment de récit. Il le résume ainsi : « Le lighting doit raconter la même chose que l’histoire. »
Dans cette perspective, le lighting n’est pas une simple étape de finition. Il participe pleinement à la construction du film. Une image réussie n’est pas seulement une image séduisante : c’est une image qui sert le récit, respecte l’intention artistique et aide le spectateur à entrer dans la scène.
Être lead : coordonner sans perdre la vision du film
Le poste de lead lighting artist implique aussi une responsabilité d’équipe. Anthony Bonnard doit s’assurer que les artistes disposent des bonnes conditions pour travailler, que les outils mis en place facilitent leur quotidien et que les intentions artistiques soient correctement transmises.
Son rôle consiste notamment à faire le lien entre les graphistes, la supervision et la réalisation. Il occupe une position d’interface, chargée de préserver la cohérence entre la vision du film et son exécution concrète par les équipes.
Il formule cet enjeu avec précision : « Il faut faire en sorte que le message du film et son look ne se perdent pas entre la vision de départ et notre travail. » Cette phrase résume bien la responsabilité du lead. Il ne s’agit pas seulement de vérifier la qualité technique des images, mais de maintenir une continuité artistique dans toute la chaîne de production.
Cette mission suppose donc une double compétence. D’un côté, il faut maîtriser les enjeux visuels et techniques du lighting. De l’autre, il faut savoir organiser le travail, écouter les équipes, transmettre des consignes claires et accompagner la progression de chacun. Le lead est à la fois référent métier, relais artistique et garant d’une dynamique de production.
Des projets marquants, entre confiance et responsabilités
Chez Illumination, Anthony Bonnard travaille sur des longs métrages d’animation. Le studio est notamment connu pour des films comme Les Minions, Moi, moche et méchant, Mario, Migration ou Tous en scène. Au moment de l’entretien, il explique travailler sur une suite des Minions prévue pour 2026.
Ce projet occupe une place particulière dans son parcours. Il y exerce des responsabilités importantes et souligne la confiance qui lui a été accordée. « C’est un projet sur lequel j’ai eu des responsabilités importantes. On m’a fait confiance. »
La confiance revient comme un fil conducteur dans son témoignage. Elle marque aussi le souvenir de l’un de ses premiers grands projets après l’ESMA, réalisé chez The Mill, à Londres. Cette expérience lui a permis d’entrer concrètement dans l’industrie et de retrouver la forme de magie qu’il attendait en sortant d’école.
Il en garde le souvenir d’un projet formateur, porté par une proximité forte avec les équipes. « C’est là que j’ai beaucoup appris, et c’est aussi la première fois qu’on m’a vraiment fait confiance dans mon travail. » Cette première reconnaissance professionnelle reste pour lui un moment structurant.
À travers ces expériences, il montre que les projets marquants ne se définissent pas seulement par leur visibilité ou leur ampleur. Ils le sont aussi par les responsabilités confiées, la qualité de l’équipe, l’ambiance de travail et le sentiment de progresser dans un cadre exigeant.

Résoudre les problèmes, puis aider les autres à les résoudre
Lorsqu’il décrit ce qui fait un bon professionnel, Anthony Bonnard part de son expérience dans le lighting, tout en considérant que cette vision peut s’appliquer plus largement aux métiers de l’image.
Pour lui, la compétence se mesure d’abord à la capacité à faire face aux difficultés concrètes de production. Le métier ne consiste pas seulement à produire lorsque tout fonctionne. Il consiste aussi à identifier les blocages, trouver des solutions et aider les autres à avancer.
Il résume cette idée ainsi : « Un bon graphiste, c’est quelqu’un qui a rencontré des problèmes, qui a su les résoudre, et qui sait ensuite aider les autres à les résoudre. » Cette définition place l’expérience, l’autonomie et la transmission au cœur du professionnalisme.
À cette solidité technique s’ajoutent des qualités humaines. Savoir gérer ses émotions, composer avec les tempéraments, contribuer à tirer les autres vers le haut : pour Anthony Bonnard, ces éléments ne sont pas secondaires. Ils conditionnent la qualité du travail collectif et la capacité à s’inscrire durablement dans l’industrie.
Dans un secteur structuré par les projets, la fiabilité humaine devient une compétence à part entière. Elle explique pourquoi certaines personnes sont rappelées, pourquoi elles gagnent en responsabilité et pourquoi elles parviennent à progresser dans des environnements exigeants.
L’intelligence artificielle, une technologie à intégrer avec méthode
Sur l’intelligence artificielle, Anthony Bonnard adopte une position mesurée. Il rappelle d’abord que, dans son environnement professionnel actuel, ces outils ne sont pas encore réellement intégrés aux pratiques quotidiennes. « Aujourd’hui, on ne l’utilise pas vraiment dans notre industrie. »
Il insiste également sur le temps nécessaire à l’adoption de nouvelles technologies dans de grandes structures. Intégrer un outil à une chaîne de production ne consiste pas simplement à l’ajouter aux logiciels existants. Il faut l’évaluer, l’encadrer, l’adapter aux méthodes de travail et mesurer son impact sur les équipes.
Son regard reste néanmoins confiant. Il replace l’intelligence artificielle dans l’histoire plus large des évolutions technologiques qui ont transformé l’animation 3D. Depuis les premiers longs métrages réalisés en 3D, l’industrie a déjà connu plusieurs révolutions techniques. Elle a appris à les comprendre et à les utiliser au service de la création.
Pour lui, l’enjeu sera d’utiliser ces technologies comme des outils d’efficacité, en particulier sur certaines tâches répétitives ou fastidieuses, afin de préserver du temps pour la création. « On saura prendre cette technologie comme un moyen de travailler plus efficacement, de remplacer certaines tâches fastidieuses et de se concentrer sur des tâches plus créatives. »
Cette approche refuse à la fois l’enthousiasme naïf et le discours alarmiste. L’intelligence artificielle représente un changement important, mais Anthony Bonnard l’envisage comme une technologie à apprivoiser, à encadrer et à mettre au service des artistes.
Des styles graphiques qui élargissent le langage de l’animation
Anthony Bonnard observe aussi une évolution des références visuelles dans l’animation. Il parle de styles graphiques qui changent, s’élargissent et permettent à l’industrie de sortir progressivement de certains cadres établis.
Selon lui, cette diversification est bénéfique. Elle renouvelle les regards, enrichit les références et ouvre de nouvelles possibilités aux artistes. « Le fait de continuer à chercher d’autres styles graphiques fait évoluer notre industrie, notre regard, nos envies et notre motivation. »
Cette évolution se voit notamment dans les projets de fin d’études. Là où certaines générations cherchaient davantage à se rapprocher de références comme Disney, Pixar ou DreamWorks, les étudiants explorent aujourd’hui d’autres directions. Il observe des influences plus proches de Sony ou de Fortiche, avec des approches graphiques parfois plus proches de la 2D.
Pour lui, cette ouverture est un signe positif. Elle habitue les publics à d’autres formes, encourage l’expérimentation et contribue à élargir le langage de l’animation. Dans une industrie encore relativement jeune, cette capacité à renouveler les esthétiques constitue un moteur important d’évolution.
La curiosité, une qualité décisive pour les étudiants
À destination des étudiants, il met en avant une qualité qu’il estime trop souvent sous-évaluée : la curiosité. Pour lui, elle permet de construire une culture personnelle, de nourrir son regard et de devenir une personne avec laquelle les autres ont envie de travailler.
Il résume simplement ce qui peut faire la différence dans une équipe : « Il faut que les gens aient envie de travailler avec vous. » Le niveau technique reste indispensable, mais il ne suffit pas toujours. Une équipe recherche aussi des personnes capables d’échanger, de s’intéresser aux autres, d’apporter des références et de participer positivement à une dynamique collective.
Cette curiosité doit se cultiver tôt. Anthony Bonnard conseille aux étudiants de s’intéresser aux films, aux images, aux musiques, mais aussi d’apprendre à expliquer pourquoi certaines œuvres les touchent. Cette capacité à formuler ses goûts devient ensuite un outil précieux pour défendre ses propres projets.
Savoir dire pourquoi une image fonctionne, pourquoi une scène marque ou pourquoi une idée tient à cœur aide à mieux communiquer une intention artistique. Pour Anthony Bonnard, c’est une première étape essentielle avant même l’entrée dans l’industrie : apprendre à regarder, à comprendre ce que l’on aime, puis à le transmettre clairement.












































