Aujourd’hui Lighting & Compositing Artist chez Illogic Studio, Inès Martin a découvert le cinéma d’animation presque par hasard, en cherchant une voie qui lui permettrait de rester proche du dessin et de la création.
De ses années à l’ESMA à ses premières expériences en studio, elle raconte un métier beaucoup plus technique qu’elle ne l’imaginait, l’importance du collectif dans les productions d’animation et la façon dont elle regarde aujourd’hui les évolutions du secteur, notamment l’arrivée de l’intelligence artificielle.
Lorsqu’elle commence à réfléchir à son orientation, Inès Martin sait surtout une chose : elle veut rester dans un univers artistique. Le dessin occupe déjà une place importante dans sa vie et elle cherche naturellement une formation qui puisse lui permettre d’en faire quelque chose de concret. C’est au fil de ses recherches qu’elle découvre le cinéma d’animation, un secteur qu’elle connaît encore assez peu mais qui l’attire rapidement, notamment lorsqu’elle tombe sur les films réalisés par les étudiants de l’ESMA.
« Je suis tombée amoureuse des créations des étudiants. J’ai trouvé ça vraiment magnifique et ça m’a donné envie de faire pareil. »

Ce sont donc d’abord les images qui la convainquent. Derrière les films de fin d’études, elle découvre des univers très différents, une qualité de réalisation qui l’impressionne et surtout la possibilité, quelques années plus tard, de mener elle-même un projet de cette ampleur. Elle rejoint l’ESMA avec cette envie assez simple de comprendre comment ces films sont fabriqués et, à son tour, d’être capable d’en réaliser un.
Avec le recul, c’est d’ailleurs l’un des aspects de son parcours qu’elle regarde avec le plus de satisfaction : avoir été attirée par les films des étudiants avant de pouvoir elle-même participer à cette tradition en réalisant son popre film de fin d’études.
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Découvrir la diversité des métiers avant de choisir le sien
L’une des premières surprises vient de la diversité des métiers qui composent une production 3D. Avant d’entrer à l’école, Inès n’imagine pas forcément tout ce qui se cache derrière une image terminée, ni le nombre de spécialistes qui interviennent avant qu’un plan puisse être diffusé. L’animation n’est finalement qu’une étape parmi beaucoup d’autres, entre modélisation, texture, lighting, compositing et l’ensemble des métiers qui permettent à une scène de prendre forme.
« Quand on arrive dans le cinéma d’animation 3D, on ne se rend pas compte qu’il existe autant de métiers et autant de postes différents. On n’en est pas forcément conscient quand on ne travaille pas encore dans le milieu. »
C’est précisément cette diversité qu’elle apprécie pendant sa formation, parce que l’école lui laisse le temps de découvrir plusieurs étapes de la production avant de devoir choisir une spécialité. Plutôt que d’arriver avec un métier déjà parfaitement défini, elle peut tester, comprendre et progressivement identifier les domaines dans lesquels elle se sent le plus à l’aise.
« Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est qu’on puisse toucher à tout le spectre d’une production 3D pour ensuite s’orienter et se spécialiser là où on en a envie. On nous laisse quand même du temps pour découvrir tout ce champ des possibles. »
Cette approche lui semble d’autant plus utile aujourd’hui qu’elle travaille en studio, où une production fonctionne rarement en silos complètement étanches. Même lorsqu’un artiste s’est spécialisé, il reste en permanence en relation avec les autres départements et doit comprendre les contraintes des équipes qui interviennent avant ou après lui. Cette connaissance globale de la chaîne de fabrication permet de mieux communiquer, mais aussi de mieux comprendre les problèmes qui peuvent apparaître au cours d’une production.
« Même dans le monde professionnel, c’est important de savoir comment fonctionnent les différentes étapes d’une production. »
Pour Inès, cette période d’exploration débouche finalement sur le lighting et le compositing, deux spécialités très liées dans lesquelles elle trouve rapidement ce qu’elle cherchait : un travail profondément visuel, mais qui demande également une vraie compréhension technique de l’image.
Donner sa lumière et son atmosphère à une image
Dans une production d’animation 3D, le lighting intervient à un moment où une grande partie de la scène existe déjà. Les personnages ont été créés, les décors sont modélisés, l’animation a été réalisée, mais l’image n’a pas encore nécessairement l’atmosphère ou la lumière qui lui donneront son identité finale.
« Le lighting, c’est la mise en lumière d’une scène 3D. Quand on reçoit l’animation, les personnages et l’environnement qui a été modélisé, notre but est de mettre une direction de lumière, de donner une ambiance au plan et de faire en sorte que l’image fonctionne dans son atmosphère. »
Le compositing intervient ensuite pour prolonger ce travail. L’image issue du lighting est reprise, ajustée et enrichie afin d’obtenir le rendu final qui pourra être livré au client ou intégré au film. Les deux disciplines sont souvent étroitement associées, en particulier dans les structures de taille plus réduite où les artistes peuvent être amenés à occuper plusieurs fonctions au sein d’une même production.
Pour expliquer ce travail à quelqu’un qui ne connaît pas nécessairement le fonctionnement d’un studio d’animation, Inès utilise une image assez parlante : « On est un peu les peintres du plan. » Une formule qui résume bien la dimension visuelle du métier, puisqu’il s’agit à la fois de travailler la lumière, la couleur, les contrastes et l’atmosphère générale d’une image, tout en intervenant dans un environnement entièrement numérique.

Un métier beaucoup plus technique qu’elle ne l’imaginait
Lorsqu’elle repense à ses premières années, Inès reconnaît volontiers qu’elle est entrée dans le cinéma d’animation avec une vision assez intuitive du métier, davantage guidée par son envie de créer que par une connaissance précise des différentes disciplines qui composent une production.
« J’y suis allée un peu naïvement avec l’idée que j’avais envie de faire des dessins animés et qu’on verrait bien ce que ça donnerait. »
Elle s’attend évidemment à un environnement artistique, mais beaucoup moins à la place occupée par la technique. La 3D implique de comprendre des logiciels complexes, des paramètres physiques, des logiques de calcul et parfois même certaines notions mathématiques qui lui sont alors relativement étrangères.
« Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi technique et aussi lié aux maths. Moi qui n’étais pas du tout matheuse à l’époque, j’ai dû m’y mettre. »
Elle précise qu’il ne s’agit évidemment pas de mathématiques de très haut niveau, mais plutôt d’une technicité qui accompagne en permanence la création. C’est d’ailleurs ce mélange qui devient progressivement l’un des intérêts du métier : il ne suffit pas d’avoir un regard artistique, il faut aussi savoir comment obtenir techniquement le résultat que l’on a en tête. Cette articulation entre sensibilité visuelle et maîtrise des outils est probablement l’un des aspects du métier qu’elle avait le moins anticipé au départ.
Chez Illogic Studio, changer d’échelle sans perdre l’esprit d’équipe
Parmi les expériences qui ont marqué son parcours récent, Inès cite notamment la campagne réalisée pour Intermarché avec Illogic Studio. Lorsqu’elle arrive dans le studio, l’équipe compte une dizaine de personnes. Pour ce projet, l’organisation change totalement d’échelle et près de soixante-dix personnes se retrouvent impliquées dans la production.
« Pour nous, c’était une grosse équipe parce qu’Illogic est un petit studio à la base. Quand je suis arrivée, on était dix, et là on s’est retrouvés à environ soixante-dix. »

Au-delà du nombre de personnes mobilisées, elle retient surtout l’ambiance qui s’installe autour du projet et le plaisir de voir arriver de nouveaux artistes avec lesquels elle n’avait encore jamais travaillé. Malgré l’augmentation très importante des effectifs, la production conserve une dimension collective et assez amicale qui participe à l’expérience.
Le projet lui plaît aussi parce qu’il se rapproche davantage, dans son ambition et son traitement, d’un véritable court-métrage que d’une publicité traditionnelle. Pour des artistes habitués à travailler sur des productions visuelles très différentes, cette dimension est forcément stimulante et permet de pousser plus loin certaines intentions artistiques.
« On était tous très contents de travailler sur un projet comme celui-là. C’était presque davantage un court-métrage qu’une publicité et, artistiquement, ça nous a beaucoup motivés. »
La réception du film apporte ensuite une satisfaction supplémentaire. Après avoir passé des semaines à travailler sur une succession de plans, voir le projet rencontrer son public donne une autre dimension au travail réalisé en studio. Inès évoque le plaisir de constater que le film a circulé, qu’il a été apprécié et qu’il a suscité beaucoup de réactions, une reconnaissance qui agit forcément comme un encouragement pour les productions suivantes.
« Savoir que ça avait marché et que ça avait plu à autant de monde, c’était une vraie récompense pour toute l’équipe. »
Un quotidien fait de projets très différents
Tous les projets ne procurent évidemment pas la même satisfaction et Inès reconnaît que l’intérêt que l’on porte à une production dépend énormément de sa sensibilité artistique. Certains univers correspondent davantage à ses goûts, d’autres moins, sans que cela remette en cause le plaisir qu’elle trouve dans son métier.
Ce qui compte surtout pour elle est d’avoir réussi à exercer la spécialité vers laquelle elle souhaitait s’orienter à la sortie de l’école. Le lighting et le compositing étaient déjà les métiers qu’elle avait choisis au terme de sa formation, et ce sont toujours ceux qu’elle exerce aujourd’hui.
« Je me lève le matin, je rejoins mes collègues avec qui je m’entends très bien et on fait des dessins animés ou des publicités animées. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de meilleures récompenses que ça. »
Cette dimension collective revient régulièrement dans son discours, parce que le travail en studio se construit autant autour des images produites que des personnes avec lesquelles elles sont réalisées. Les journées peuvent être très différentes selon les projets, les contraintes et les équipes, mais le plaisir de participer à la fabrication d’un film ou d’une publicité reste pour elle l’un des principaux moteurs du métier.
Construire son parcours sans vouloir tout prévoir
Lorsqu’elle se projette dans la suite de sa carrière, Inès se voit toujours travailler dans le lighting et le compositing. En revanche, elle ne cherche pas nécessairement à définir plusieurs années à l’avance le studio dans lequel elle sera ou les projets sur lesquels elle travaillera, parce que le fonctionnement même du secteur rend ce type de projection assez incertain.
Les contrats, notamment pour les intermittents du spectacle, sont directement liés aux productions et peuvent conduire les artistes à changer régulièrement de studio, parfois avant de revenir travailler dans une équipe qu’ils connaissent déjà.
« On peut avoir des contrats ou des propositions qui arrivent d’un coup, changer de studio puis revenir dans son ancien studio. Moi-même, j’ai déjà fait quelques allers-retours, donc c’est assez difficile de savoir exactement où on sera dans quelques années. »
Cette mobilité ne l’inquiète pas particulièrement. Pour l’instant, elle se sent bien chez Illogic Studio et serait heureuse d’y poursuivre son parcours, mais elle reste également ouverte à d’autres expériences si l’occasion se présente. Elle préfère finalement laisser une certaine place aux opportunités plutôt que de construire un itinéraire professionnel trop rigide.
L’intelligence artificielle, un outil à comprendre plutôt qu’à ignorer
La question de l’intelligence artificielle est aujourd’hui difficile à éviter dans les industries créatives, et Inès adopte sur le sujet une position plutôt nuancée. Elle refuse aussi bien l’idée qu’il faudrait rejeter complètement ces technologies que celle qui consisterait à les considérer comme une solution capable de remplacer entièrement le travail des artistes.
« Je pense que l’IA est un outil qu’il ne faut ni diaboliser, ni mettre sur un piédestal. C’est un outil qui a ses qualités et ses défauts, et savoir l’utiliser peut être une bonne chose. »
À ses yeux, l’arrivée de ces technologies dans les studios paraît de toute façon difficile à éviter. Les ignorer complètement pourrait donc devenir un handicap à mesure qu’elles prennent une place plus importante dans les workflows de production. L’enjeu est plutôt d’apprendre à les comprendre, à identifier les usages qui peuvent réellement aider les artistes et à conserver un regard critique sur ce qu’elles produisent.
« De toute façon, ça va arriver dans les industries créatives. Essayer de repousser ça au maximum, je pense que c’est se tirer une balle dans le pied pour les années à venir. Il faut savoir apprivoiser les nouveautés qui arrivent. »
Sa limite est cependant assez claire : l’intelligence artificielle peut selon elle accompagner le processus créatif, mais elle ne doit pas devenir une manière de supprimer totalement l’intervention humaine.
« Pour moi, l’IA peut être un bon outil au service de la créativité des humains, mais c’est un mauvais remplaçant des humains. »
Elle distingue donc assez nettement l’outil d’aide du produit fini. Utiliser l’intelligence artificielle pour accompagner certaines étapes d’une production ou tester de nouvelles méthodes lui paraît pertinent ; en revanche, elle se montre beaucoup plus réservée lorsque le résultat généré devient directement la création livrée au client. Elle observe malgré tout que de plus en plus de studios commencent à expérimenter ces technologies et estime qu’il devient nécessaire de comprendre leur fonctionnement pour ne pas se laisser distancer.
Dans un studio, le savoir-être compte autant qu’on l’imagine peu
Lorsqu’elle s’adresse aux étudiants qui souhaitent aujourd’hui entrer dans le cinéma d’animation, Inès commence par un conseil qui n’a rien de technique. Les compétences artistiques sont évidemment essentielles, tout comme la maîtrise des logiciels et la qualité d’une demo reel, mais elles ne suffisent pas toujours à faire la différence lorsqu’un studio constitue une équipe.
« On oublie souvent de le dire, mais c’est bien d’être bon techniquement, c’est bien d’être doué artistiquement, et pourtant l’une des premières qualités qui est appréciée dans les studios d’animation, c’est aussi d’être sympa, d’être un bon communicant et de bien travailler avec les autres. »
Le secteur reste relativement petit et les artistes sont amenés à se retrouver régulièrement d’une production à l’autre. Une personne rencontrée dans un studio pourra quelques années plus tard travailler dans une autre équipe, recommander un ancien collègue ou participer à un recrutement. La réputation professionnelle ne repose donc pas uniquement sur la qualité du travail produit, mais également sur la manière dont chacun s’intègre à une équipe.
Pour Inès, cette logique commence d’ailleurs dès les études, à un moment où les étudiants ne mesurent pas toujours que leurs camarades constituent déjà leur premier réseau professionnel.
« Ça commence à l’école. Les camarades de classe sont déjà notre premier cercle de réseau, mine de rien. »
Montrer ce que l’on veut faire, pas tout ce que l’on sait faire
Son autre conseil concerne directement les demo reels qu’elle peut aujourd’hui être amenée à regarder. Elle constate régulièrement que certains étudiants cherchent à montrer l’intégralité de leurs compétences dans un seul portfolio, au risque de rendre leur positionnement beaucoup moins lisible.
« Parfois, je reçois des démos d’étudiants et je n’arrive pas vraiment à comprendre vers quoi ils veulent aller parce qu’ils mettent un peu tout ce qu’ils savent faire. »
Pour un studio, la question n’est pourtant pas nécessairement de savoir si un candidat sait toucher à plusieurs disciplines, mais de comprendre rapidement ce qu’il souhaite faire et pour quel poste il pourrait rejoindre l’équipe.
« Je n’ai pas envie de savoir tout ce que tu sais faire. J’ai surtout envie de savoir ce que toi, tu as envie de faire et pourquoi le studio te prendrait. Est-ce qu’on te prend pour de l’animation, de la modélisation, de la texture ? Peu importe, mais il faut que ce soit plus ciblé. »
Cette capacité à choisir et à assumer une spécialité fait écho à son propre parcours. Inès est entrée à l’ESMA avec une envie assez large de travailler dans l’animation, sans connaître précisément les métiers qui l’attendaient, puis la formation lui a permis de découvrir les différentes étapes de production avant de trouver progressivement sa place dans le lighting et le compositing. Quelques années plus tard, c’est justement cette capacité à identifier ce que l’on veut réellement faire qu’elle considère comme l’une des clés pour commencer à construire son parcours professionnel.













































